Une
drôle de madeleine de Proust
«
Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée
et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes
lèvres une cuillerée du thé où j'avais
laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant
même où la gorgée mêlée des miettes
du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à
ce qui se passait d'extraordinaire en moi.»
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. Du
côté de chez Swann.
Oscar Müller
est quelqu’un de très pressé. Pensez donc, il
travaille pour Consulting Bank Inc. Autant dire qu’il ne prend
jamais le temps de prendre son temps. Ce qu’il prend, c’est
sa voiture de fonction pour aller vite, vite, vite. Mais aujourd’hui
elle est inutilisable, et Oscar doit courir, utiliser ses petites
jambes pour ne pas manquer son rendez-vous. Il tombe alors sur une
salamandre. Telle la madeleine de Proust, elle le met face à
son passé qui ressurgit, qui l’envahit involontairement.
Cette salamandre
lui fait remonter le temps et se replonger dans de merveilleux souvenirs.
Oh, ces souvenirs sont faits de pas grand-chose, de bric et de broc
: une boîte d’allumettes décorée d’une
salamandre, un coquillage orange tout lisse et tout rond, un nid
de guêpes parfaitement géométrique, un canif
minuscule, un livre de sorcellerie. De fil en aiguille, Oscar retrouve
par association d’idées son monde enfantin et les personnages
qui l’habitaient – le vendeur du Toit du Monde (un magasin
de thé captivant) et monsieur Schmitt, le collectionneur
entomologiste, mais aussi André Salame, le meilleur ami d’Oscar
et Marylène, sa première amoureuse.
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La
salamandre jaune et noire est présente dans la mémoire
d’Oscar et elle apparaît subtilement dans les
pages de ce livre. Il suffit comme Oscar de prêter attention
à cet animal étrange qui habite cet univers
imaginaire, profondément littéraire. On distingue,
au dos de la porte du magasin de thé une étrange
annonce : « La Salamandre Noire, objets rares et
curiosités », mentionne l’enseigne
de l’échoppe. Si on ne prend pas un peu son temps,
c’est donc comme si on ne mangeait pas cette madeleine
laissée sur la table, ce petit gâteau qui aurait
pu raviver, rendre vivant et présent le passé.
Raviver le passé, c’est aussi comme raviver des
couleurs délavées par le temps qui s’écoule.
Le meilleur moyen de ne pas perdre son temps, serait-ce donc
de le prendre ? |
Soudain, Oscar
se souvient du nom d’un puits : le puits aux salamandres…
Et comme Oscar, qui a toujours rêvé de pouvoir voler,
a lu dans le livre de sorcellerie cette recette de potion «afin
de voler au dessus des arbres tel le faucon : Tenir dans la main
gauche une salamandre », il demande à cette salamandre
qui se trouve là, aujourd’hui, à ses pieds,
la formule magique pour voler au-dessus des villes, histoire que
ces rêves deviennent enfin réalité. Car c’est
bien la prétention, à la fois si naïve et si
grave, de cet album : montrer comme il est essentiel d’aller
au bout de ses rêves d’enfant. A en juger par ces pages,
c’est sans doute ce qu’a accompli l’auteur, Christian
Voltz, qui semble avoir pris un plaisir certain à fabriquer
les décors où évolue son héros, Oscar
Müller. Fait de matériaux de récupération
(tissu, fil de fer, laine, papier,…), ce monde miniature abrite
des petits personnages espiègles et des objets amusants comme
cette boîte de sardine qui sert de voiture à un conducteur
pressé. Qui sait si sa madeleine de Proust à lui n’est
pas une sardine ? Après tout, chacun ses goûts !
Louise
Charbonnier
(août 2005)

http://www.seuil.com/
du même auteur : C'est
pas ma faute / Un aigle dans le dos (Le Rouergue)
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