La Salamandre
Seuil jeunesse, 2005

à partir de 6 ans

 

Une drôle de madeleine de Proust

 

« Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi.»

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann.

 

Oscar Müller est quelqu’un de très pressé. Pensez donc, il travaille pour Consulting Bank Inc. Autant dire qu’il ne prend jamais le temps de prendre son temps. Ce qu’il prend, c’est sa voiture de fonction pour aller vite, vite, vite. Mais aujourd’hui elle est inutilisable, et Oscar doit courir, utiliser ses petites jambes pour ne pas manquer son rendez-vous. Il tombe alors sur une salamandre. Telle la madeleine de Proust, elle le met face à son passé qui ressurgit, qui l’envahit involontairement.

Cette salamandre lui fait remonter le temps et se replonger dans de merveilleux souvenirs. Oh, ces souvenirs sont faits de pas grand-chose, de bric et de broc : une boîte d’allumettes décorée d’une salamandre, un coquillage orange tout lisse et tout rond, un nid de guêpes parfaitement géométrique, un canif minuscule, un livre de sorcellerie. De fil en aiguille, Oscar retrouve par association d’idées son monde enfantin et les personnages qui l’habitaient – le vendeur du Toit du Monde (un magasin de thé captivant) et monsieur Schmitt, le collectionneur entomologiste, mais aussi André Salame, le meilleur ami d’Oscar et Marylène, sa première amoureuse.

La salamandre jaune et noire est présente dans la mémoire d’Oscar et elle apparaît subtilement dans les pages de ce livre. Il suffit comme Oscar de prêter attention à cet animal étrange qui habite cet univers imaginaire, profondément littéraire. On distingue, au dos de la porte du magasin de thé une étrange annonce : « La Salamandre Noire, objets rares et curiosités », mentionne l’enseigne de l’échoppe. Si on ne prend pas un peu son temps, c’est donc comme si on ne mangeait pas cette madeleine laissée sur la table, ce petit gâteau qui aurait pu raviver, rendre vivant et présent le passé. Raviver le passé, c’est aussi comme raviver des couleurs délavées par le temps qui s’écoule. Le meilleur moyen de ne pas perdre son temps, serait-ce donc de le prendre ?

Soudain, Oscar se souvient du nom d’un puits : le puits aux salamandres… Et comme Oscar, qui a toujours rêvé de pouvoir voler, a lu dans le livre de sorcellerie cette recette de potion «afin de voler au dessus des arbres tel le faucon : Tenir dans la main gauche une salamandre », il demande à cette salamandre qui se trouve là, aujourd’hui, à ses pieds, la formule magique pour voler au-dessus des villes, histoire que ces rêves deviennent enfin réalité. Car c’est bien la prétention, à la fois si naïve et si grave, de cet album : montrer comme il est essentiel d’aller au bout de ses rêves d’enfant. A en juger par ces pages, c’est sans doute ce qu’a accompli l’auteur, Christian Voltz, qui semble avoir pris un plaisir certain à fabriquer les décors où évolue son héros, Oscar Müller. Fait de matériaux de récupération (tissu, fil de fer, laine, papier,…), ce monde miniature abrite des petits personnages espiègles et des objets amusants comme cette boîte de sardine qui sert de voiture à un conducteur pressé. Qui sait si sa madeleine de Proust à lui n’est pas une sardine ? Après tout, chacun ses goûts !

Louise Charbonnier
(août 2005)

http://www.seuil.com/

du même auteur : C'est pas ma faute / Un aigle dans le dos (Le Rouergue)

   
   
   
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