Paysages d'une mère lointaine
(Titre original : Landschaften einer fernen mutter)
Traduit de l'allemand par Nicole Bary
Editions Métailié, octobre 2003

 

Apatride et orphelin

Roman autobiographique ou autobiographie romanesque ? Difficile de trancher, d'autant que le narrateur semble avoir de nombreux points communs avec l'auteur. Cette histoire touchante et cruelle est une quête identitaire, celle d'un homme dont le destin fut de ne jamais connaître sa mère : enfin, il lui est donné de la voir, de l'entendre, de la toucher, de la sonder, mais cette mère demeure un absolu à jamais impossible à atteindre. Ce roman (on optera pour ce terme...) est l'histoire de ces retrouvailles ébauchées, jamais pleinement réalisées entre cette mère et son fils, en terrain neutre : ni l'Allemagne, où le narrateur est exilé depuis de nombreuses années, ni l'Iran, d'où vient sa mère. Ils se revoient donc à Toronto, où elle séjourne chez l'un de ses fils.
Mais le narrateur prend conscience d'être doublement orphelin : de son pays, qu'il a fuit par deux fois (l'Iran du Shah puis celle de Khomeyni) et de sa mère, qui raconte avoir été séparée de lui de force par sa belle-famille. Les "paysages" qu'il ne peut atteindre sont ainsi à la fois géographiques et maternels, deux rivages inabordables, la terre et la mère se confondant sans cesse. Des paysages impossibles à saisir comme un tout cohérent, un morcellement parfaitement évoqué par la série de courts blasons qu'il dédie à cette mère qui feint l'affection : Tes mains, Tes genoux, Tes cheveux, et Ton sourire, qui achève l'inventaire :
"il n'existait pas.
tu n'as jamais souri.
"

Le lecteur comprend peu à peu l'amertume qui habite le narrateur ainsi que ses souffrances qui vont au-delà de cette rencontre avortée et profondément décevante : c'est un voyage entrecoupé de rêves, un va et vient nostalgique entre la réalité de l'exil et les souvenirs d'une enfance sans mère. Puis le sentiment d'insécurité laisse la place à une colère sourde contre cette "icône", "statique et lointaine, produit d'une raison réaliste, sans souvenir." Mais si ce monologue ne touche pas la femme auquel il est adressé, le lecteur reste sous le charme de cette langue sobre, ce style brut, presque télégraphique, qui met à nu les déceptions d'un homme exsangue, dans un livre qui est un "adieu" à la fois à la mère et au pays : "Je vous ai aimés tous les deux, à ma manière (...) au fil du temps, vous m'êtes devenus tous les deux inaccessibles."

Blandine Longre
(octobre 2003)

Editions Métailié
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