d'Ingmar Bergman
mise en scène Roger Planchon
Théâtre Comédia, Paris

jusqu’au 5 décembre 2004

 

Théâtre Comédia
4 boulevard de Strasbourg
75010 Paris
01 42 38 22 22

S’agite et se pavane est une œuvre de théâtre importante. Jusqu’à ce jour, Ingmar Bergman refusait l’autorisation de la représenter. Il vient d’en confier la création mondiale au TNP et au Studio 24.
Le studio cinématographique de la rue Émile Decorps à Villeurbanne est le premier studio professionnel construit en province depuis 83 ans. Au 24 de la rue Émile Decorps, une nouvelle aventure commence, importante pour la décentralisation cinématographique française et pour notre région dans le cadre de l’Europe de demain. Nous remercions Ingmar Bergman de nous permettre d’inaugurer ce nouvel espace avec l’une de ses œuvres. (Roger Planchon)

Coproduction TNP-Villeurbanne, Studio 24-Compagnie Roger Planchon

Création mondiale au Studio 24, Villeurbanne
le 7 novembre 2002

Studio 24
24, rue Emile Decorps - 69100 Villeurbanne


texte français : Carl-Gustaf Bjurström et Lucie Albertini

avec Denis Benoliel, Jackie Berroyer, Thomas Cousseau, Judith Henry, Bulle
Ogier, Roger Planchon, ...

 

Shakespeare, Bergman, Planchon et le théâtre cinématographique.

Pour Ingmar Bergman, cinéma et théâtre ne font qu'un, montages d'images et assemblages de visions qui concourent à créer un univers esthétique unique. Roger Planchon l'a bien compris, en entreprenant de mettre en scène, pour la première fois, S'agite et se pavane, un texte que Bergman avait déjà adapté dans un téléfilm intitulé "Larmar och gör sig till" (In the presence of the clown) présenté au festival de Cannes 1998 dans la catégorie Un certain regard. Mais Bergman souhaitait voir ce texte joué au théâtre et la mise en scène confiée à Roger Planchon exploite à la perfection la thématique théâtrale omniprésente : S'agite et se pavane est d'abord du théâtre qui parle de théâtre et de cinéma, une pièce dont le pivot est un personnage émouvant, pitre et damné tout à la fois : Carl Akerblom, l'oncle de Bergman (déjà mis en scène dans Fanny et Alexandre), un passionné de Schubert, un inventeur excentrique, monomane, dont les nerfs fragiles lui valent plusieurs séjours à l'asile.

C'est dans l'un de ces lieux glaçants que nous le découvrons pour la première fois, en 1925, vêtu de blanc, déambulant sans relâche entre les lits à barreaux : incarné par Jackie Berroyer, dont l'interprétation (volontairement ?) tâtonnante, voire bredouillante, s'accorde parfaitement à ce personnage tragico-loufoque, il est tour à tour allègre et sombre, son esprit torturé par d'obsédantes interrogations (qu'a ressenti Schubert en découvrant sa syphilis ?), meurtri par le souvenir de ce qu'il a infligé à sa fiancée Pauline, agitée par les soubresauts d'une curiosité permanente, par un cerveau bouillonnant d'inventions et de projets avortés, qu'il ne parvient pas à faire breveter.

Jackie Berroyer / Roger Planchon
© Christian Ganet

Dans la salle d'hôpital aux lumières livides, aveuglantes, un autre patient survient, Vogler (Roger Planchon), un vieux professeur cocasse (il appartient à la franc-maçonnerie des péteurs en liberté...) et très riche, qui s'entiche de Carl. Entre deux élucubrations désespérées, Carl et Vogler parviennent à monter un projet insensé qui pourra enfin permettre à Carl de faire découvrir au public sa toute dernière invention, le cinéma parlant : durant la projection d'un film, des comédiens dissimulés derrière l'écran sont censés réciter le texte... Un procédé totalement absurde en soi, mais très finement imaginé par Bergman car en réalité, l'invention de l'oncle Carl est en quelque sorte le compromis bergmanien entre théâtre et cinéma, une tentative pour réconcilier et unir les deux arts, prouver leur interdépendance.

Carl quitte l'hôpital psychiatrique, le décor pivote et nous le retrouvons, accompagné de sa fiancée Pauline, dans la salle municipale de sa petite ville natale : "La joie de la fille de joie", le film qu'ils vont présenter le soir même, retrace les dernières années de Schubert et son amour pour une jeune prostituée de luxe (une invention narrative de Carl Akerblom). Cela fait quelques temps déjà que Carl, Vogler et Pauline ont entamé une tournée, loin d'être triomphale : "the living moving picture" n'a pas le succès escompté et Pauline sait que le temps et l'argent viennent à manquer ; en brave jeune fille amoureuse d'un vieux fou, Judith Henry est très convaincante et parvient, par la vivacité gracieuse de son jeu, à illuminer l'espace théâtral ; la passion de Pauline pour Carl (d'abord incompréhensible) n'en fait pas une naïve ; elle sait qu'il a déjà tenté de la tuer, qu'il est capable de tout, mais son courage et sa foi en lui sont inébranlables.

Lucide, Carl l'est aussi : sa folie n'est qu'une façade, le symptôme aigu d'une conscience aux aguets, malade d'avoir trop bien compris que la vie n'est qu'une illusion, que la mort rôde, que le sort de l'humanité est entre les mains de fantômes : la mort mène le jeu, incarnée par une femme-clown aux seins pointus, Rigmor, un clown blanc macabre, autoritaire, et qui dirige les entrées et les sorties, qui envahit l'esprit de Carl quand tombe la nuit.

Personnage shakespearien, Rigmor (Françoise Brion) illustre admirablement le discours de Macbeth, d'où est tiré le titre de la pièce de Bergman : « La vie n'est qu'une ombre errante, un pauvre comédien qui s'agite et se pavane une heure sur scène et qu'ensuite on n'entend plus ; une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien ». La célèbre tirade (qui a aussi inspiré, en son temps, William Faulkner alors qu'il composait Le bruit et la fureur) plane sans répit sur la scène, justement, où se déroule l'histoire tragi-comique de Carl, un fou ou un idiot aux yeux des autres, menée par un clown lubrique, implacable, au rictus glacial. S'agite et se Pavane est une pièce où le procédé de mise en abyme se déploie sans relâche, se déroule à l'infini : quand, dans la salle de spectacle, les plombs sautent, la séance de projection du film est annulée, et Carl et sa troupe, sous les yeux émerveillés de leur maigre public venu voir du cinéma parlant, réinventent le théâtre, une improvisation artisanale à la lueur des bougies. Le théâtre serait-il plus authentique que l'art cinématographique ? La mise en scène, sans défaut, fait alors sens : Planchon, acteur, metteur en scène, joue un vieux professeur qui joue d'autres rôles, et met en scène la vie de Schubert, tout en assistant à la même scène, jouée par des ombres, les fantômes de Schubert et de la petite courtisane, qui s'agitent sur une autre scène dans la demi-pénombre, disposée à l'arrière-plan...


© Christian Ganet


© Christian Ganet

L'influence shakespearienne saute aux yeux du spectateur, étourdi par ces dédoublements successifs ou simultanés : du théâtre dans le théâtre dans le théâtre... La rhétorique spiralée de Shakespeare (la vie n'est qu'un théâtre, l'homme n'est qu'une ombre sur la scène... tout ce qu'il n'a cessé de réitérer tout au long de son oeuvre), est poussée à l'extrême, amplifiée par la présence de la technique cinématographique (le film de quelques minutes tourné par Carl et montrant les souffrances d'un Schubert syphilitique est un pur moment d'hilarité) ; car même si à travers cette oeuvre, Bergman et Planchon semblent vouloir nous dire que le théâtre est certainement le plus grand des arts, le cinéma n'en perd pas sa place pour autant et demeure toujours là, en filigrane, évoqué par la forme même de la mise en scène : on nous propose un théâtre en noir et blanc et en dégradés de gris, accentués par le choix des costumes (Franca Squarciapino) et par la mise en lumière blafarde (réalisée par André Diot), du cinéma théâtral en noir et blanc, du théâtre cinématographique... S'agite et se pavane est une fantasmagorie vertigineuse jusqu'à l'excès, qui ne signifie plus rien tant elle veut signifier, à l'image d'un monde sans dieu (ainsi que Carl se l'imagine), ou à l'image de l'oncle Carl à la frontière qui sépare folie et clairvoyance. Que reste-t-il à l'homme en quête d'un sens à son existence absurde ? Que lui reste-t-il, si ce n'est l'art ? Outre les comédiens (citons aussi, entre autres, Thomas Cousseau et Bulle Ogier), dont les performances procurent de vrais plaisirs, cette pièce est ainsi menée par un exceptionnel trio : Shakespeare, Bergman, Planchon, une collaboration de taille.

Blandine Longre
(novembre 2002)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Théâtre Comédia
http://www.theatrecomedia.com/

Roger Planchon
http://www.letemps.ch/livres/Critique.asp?Objet=167

TNP
http://www.tnp-villeurbanne.com

http://www.ute-net.org/

Bergman
http://www.festival-cannes.fr/perso/index.php?langue=6001&personne=638

http://www.cyberpresse.ca/reseau/arts/0206/art_102060105668.html