Une
pédagogie de l’effroi
Depuis plus d’un demi siècle, les études sadiennes
psalmodiaient la même litanie au sujet du Divin Marquis :
l’indiscutable vérité de cette œuvre était
à chercher du côté du Mal absolu, incarné
aussi bien par une vaste galerie de figures incorrigiblement licencieuses
et blasphématrices, que par leur créateur lui-même,
qui fut emprisonné ou interné près des deux
tiers de son existence pour délits de mœurs. De Sollers
à Barthes, de Klossowski à Pauvert (premier éditeur
de Sade digne de ce nom), de Blanchot à une kyrielle d’universitaires
en mal de frissons et de références sulfureuses, un
véritable « mythe Sade » s’est forgé,
basé sur une approche uniquement littéraire de critiques
jaloux des prérogatives de leur interprétation.
Et voici qu’un essai, réécriture d’une
thèse soutenue il y a quelques années en Sorbonne
devant Maurice Lever (une autorité en la matière),
vient bouleverser les perspectives et démultiplier les pistes
de lecture de l’interdit et de « l’inter-dit »
sadiens. En effet, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer relève
le défi de décrypter toute la production de Sade,
en se fondant aussi bien sur ses proses les plus scandaleuses (les
versions successives de Justine et de Juliette,
les 120 journées, etc.) que sur sa très
abondante correspondance, ses textes les moins lus, ses brouillons
et enfin son théâtre, tenu pour ennuyeux.
C’est
que notre jeune doctorant n’a pas les œillères
d’un pur littéraire et ne se sent pas non plus investi
d’entretenir un sombre culte à la mémoire d’un
auteur irrémédiablement classé au second rayon
par ses (sélectifs) glosateurs. Jeangène Vilmer présente
cet atout d’être expert en droit et en philosophie :
sa double et solide formation va lui permettre d’échafauder
une théorie magistrale sur les cendres du temple qu’il
aura au passage soigneusement pris soin d’incendier.
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Son
raisonnement se déploie en trois temps. Une longue
introduction reprend d’abord les faits ayant motivé
les détentions de Sade (qui aura quand même connu
les geôles de trois régimes politiques différents
: la Monarchie, la République et l’Empire). Dans
la foulée, le juriste fait le point sur la situation
du droit pénal en France, de 1740 à 1814, soit
durant une période de profonde réforme du système
judiciaire, notamment sous l’influence du Des délits
et des peines du penseur italien Beccaria.
Jeangène Vilmer nous rappelle que, avec Montesquieu
ou Voltaire en première ligne, un mouvement de réflexion
eut lieu à ce sujet en France, qui amena à l’adoucissement
des sanctions, au débat sur l’abolition de la
peine de mort et à maintes améliorations concernant
le rendu de la justice, jusqu’à la rédaction
du Code pénal napoléonien. |
La deuxième
partie de l’ouvrage est le cœur de la thèse défendue
: il s’agit de démontrer en quoi Sade, s’estimant
victime d’un jugement inique et des rigueurs carcérales
qui lui sont infligées, crée une œuvre subversive,
moins pour se libérer par l’écriture de sa condition
de reclus, que pour dénoncer les failles de la justice de
son temps. Car Jeangène Vilmer ne voit pas dans les atrocités
commises par les Dolmancé et autres cruels fouteurs en boudoir
la transposition exponentielle d’une concupiscence empêchée.
Selon lui, Sade est plus proche du personnage de Justine, soit de
l’innocence et de la vertu punies ; les tenants de l’ordre
libertin ne figurent quant à eux qu’une image ironiquement
inversée des représentants de l’ordre moral
réel, tels que les magistrats… ou l’intransigeante
belle-mère de Sade, Madame de Montreuil !
L’idée
peut faire bondir les thuriféraires du «Sade apologiste
du crime et immoraliste assumé». Quoi ? Leur noire
idole n’aurait-elle mis en scène ces monceaux d’ordures,
imaginé mille et un tourments et prêté voix
à des monstres sans humanité que pour signifier à
quel point l’exercice du Bien était de loin préférable
? Et pourtant, l’argumentation de Jeangène Vilmer semble
imparable, s’appuyant sur une bibliographie exhaustive et
parfaitement maîtrisée. Sa conclusion montre, sans
jamais forcer le texte, que Sade a bel et bien appelé de
ses vœux la réforme complète de la justice en
France, et que, mieux encore, il participe pleinement de la pensée
des Lumières, dont l’avaient jusqu’ici maintenu
à l’écart la pruderie ou une propension au satanisme
chic.
On l’aura
compris : cette étude remet les pendules à l’heure.
La verdeur de certains traits, décochés à l’adresse
d’exégèses ayant sombré dans la facilité,
est inattendue dans un travail d’une veine académique,
et dès lors d’autant plus jouissive. Jeangène
Vilmer dégage également plusieurs pans de la recherche,
non seulement à propos de Sade, mais de tant d’incontournables
dont la postérité demeure la chasse gardée
d’un quarteron de spécialistes auto-proclamés
: on se prend à rêver qu’une méthodologie
aussi audacieuse soit appliquée à Artaud, Nietzsche
ou Céline, par exemple. Enfin, preuve est faite que, même
en matière de libertinage, les coups de martinet ne retombent
pas forcément sur les mêmes fessiers…
Frédéric
Saenen
(octobre 2005)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique
littéraire et politique.
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