Pas à pas
de Louis Sachar

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Agnès Desarthe
L’Ecole des loisirs, medium, 2006
dès 13 ans

 

 

Passage assuré

Il y a trois ans, Théodore, dit Aisselle, était pensionnaire au terrible Camp du Lac Vert et faisait partie du groupe D avec Stanley Yelnats. Il avait écopé de cette peine pour avoir renversé un pot de pop corn dans un cinéma et provoqué, sans le vouloir, une bagarre. Il avait 14 ans à l’époque.
Lorsque ce récit commence, Théodore a donc 17 ans, il ne supporte pas qu’on l’appelle Aisselle – cela lui rappelle de fort mauvais souvenirs – mais il continue à creuser des trous ! Son séjour en enfer lui a, entre autres, servi à cela : devenir un expert en aménagement de jardins et en maniement de pelle. Tout en allant au lycée, il travaille pour une société de jardinage ; son patron n’ignore rien de son passé et apprécie son travail.
Théodore veut s’en sortir et s’est fixé des objectifs vers lesquels il avance pas à pas : « 1/ Réussir ses examens. 2/ Trouver en emploi. 3/ Faire des économies. 4/ Eviter de se fourrer dans des situations qui risquaient de dégénérer. 5/ Se débarrasser de son surnom d’Aisselle. »

Aussi, lorsque X Ray, ancien camarade de camp, débarque au volant de sa vieille Honda Civic rouillée, Théodore se méfie et sent venir les embrouilles. X Ray lui propose un plan qui paraît infaillible pour s’enrichir sans suer : acheter plusieurs billets du prochain concert de Kaira DeLeon, qui cartonne au Hit Parade avec son tube Alerte rouge, et les revendre beaucoup plus cher aux fans démunis de ces précieux Sésame. Théodore doit seulement investir 600 dollars, toutes ses économies ! Il se lance tout de même dans l’affaire, avec beaucoup de réticences, mais X Ray use d’une grande force de conviction. Il en parle à Ginny, sa petite voisine de dix ans, sa seule amie, qui souffre d’une maladie très handicapante, une paralysie cérébrale qui l’empêche de marcher et de parler correctement alors qu’elle est très intelligente. Les gens qui ne la connaissent pas la prennent pour une « débile ».

Ces billets de concert entraînent Théodore dans une aventure qu’il n’aurait pu imaginer, le propulsent dans le monde pailleté du show-biz en compagnie d’une jeune fille mal à l’aise dans son statut de star et dans le monde de requins dans lequel elle évolue à vue. Pas à pas, c’est aussi une rencontre entre adolescents qui n’appartiennent pas aux mêmes sphères, mais qui ont une histoire douloureuse et souffrent de handicaps divers.
Ce roman, si on le lit en le comparant au Passage, est moins fort, moins radical. Il est néanmoins intéressant et saura toucher de nombreux lecteurs adolescents, filles et garçons.
Dans tous les romans de Louis Sachar, il est question de passage, de transition entre des univers, des sphères sociales, entre l’adolescence et l’âge adulte, entre des gens. La plupart des personnages adolescents qu’il met en vie ont la particularité d’être malmenés par la vie et peu aidés par les adultes. C’est à eux de se débrouiller et d’essayer de s’en sortir malgré tout. Heureusement ils sont animés par une volonté forte qui leur assure le passage.
Pas à Pas ne fait pas exception. Théodore, Ginny et Kaira sont livrés à eux-mêmes et les adultes qui les entourent, si ce n’est la mère de Ginny, ne sont guère attentifs. Les parents de Théodore ne croient pas en leur fils, ceux de Kaira ne pensent qu’à l’exploiter et à surfer sur son succès pour s’enrichir.
La démission du monde adulte marque l’œuvre de Sachar et lui donne une tonalité pessimiste, compensée il est vrai par de formidables moments et de belles leçons de vie. C’est ce qui en tisse la complexité et toute la richesse !

La genèse

Louis Sachar a mené longtemps de front deux activités professionnelles : avocat, et écrivain. Il finit par abandonner la première lorsque ses livres commencent à se vendre. En 1998, il publie Holes, qui remporte rapidement un vif succès, traduit dans le monde entier et figurant longtemps sur la liste des bestsellers du New York Times.
Souvenez-vous, en 1998, Louis Sachar publiait ce texte terrible et magnifique, Holes, traduit en français par Jean-François Ménard sous le titre Le Passage et publié en 2000 par L’Ecole des Loisirs. Roman de vie, roman d’aventures, western et road movie, roman initiatique, poignant, prenant, qui ne peut laisser ni adolescents ni adultes indifférents
« Holes » en anglais : c’est bien de trous en effet dont il est question : trous dans la vie, dans le cœur, dans la tête de ceux qui les creusent, trous dans le sol, dur et hostile du Camp du Lac Vert.
Le Camp du Lac vert, malgré son nom exotique, n’est pas un lieu de villégiature. Il n’y a pas de lac, juste un camp pour adolescents délinquants auxquels on donnerait une deuxième chance avant la prison. Il n’y a rien autour du camp, que le désert. Il y fait 35° à l’ombre, le paradis pour les serpents à sonnettes, les scorpions et les lézards à taches jaunes, très dangereux. C’est donc dans cet enfer sur terre que séjournent pour quelques mois les « mauvais garçons » que l’on oblige dès l’aube à creuser un trou de 1,50 m de diamètre. Un trou chaque jour, immuablement. C’est leur seule occupation, qui les vide de toute énergie, qui les empêche de se rebeller, qui les fait fondre au sens propre du verbe. Une poignée d’adultes les encadre : Mr Monsieur, Mr Pendanski et le terrible Directeur, qui est une femme. Ils sont durs, impitoyables et l’on comprend au fil du récit que leurs motivations ne sont ni pédagogiques ni humanitaires mais qu’elles ont à voir avec le passé de la région.
Stanley Yelnats, jeune noir issu d’une famille pauvre, est innocent du délit qui lui fait tout de même écoper de dix-huit mois de trous. Il intègre le groupe D composé de Calamar, X Ray, Aimant, Aisselle, Zigzag et Zéro. Chacun d’eux utilise un surnom qui marque symboliquement l’entrée dans un autre monde et Stanley reçoit rapidement celui de L’Homme des cavernes. Chaque groupe fonctionne à l’écart des autres, sans véritable entraide ni amitié, respectant cependant l’autorité de X Ray qui impose une hiérarchie très stricte.
En creusant son premier trou le premier jour, Stanley croit ne pas survivre, il est le dernier à finir, il a le corps moulu, la tête vide et les mains blessées. Il met du temps à apprendre, à accepter son sort, à comprendre le fonctionnement du camp, à percer à jour ce que cherchent véritablement le Directeur et ses sbires. Il trouve aussi un ami en la personne de Zéro, celui dont personne ne veut et que chacun méprise, Zéro, analphabète mais expert en trous, à qui il va apprendre à lire. Ensemble, Stanley et Zéro vont vivre une aventure unique, douloureuse et heureuse à la fois, qui change leur vie et leur vision du monde.
Louis Sachar a écrit un roman formidable, récit initiatique d’une très force, chronique sociale, histoire de vie, de haine et d’amitié très émouvante.

Les camps comme celui que L. Sachar imagine existent et l’on peut s’interroger sur la portée éducative de tels lieux, qui tiennent surtout du bagne où il s’agit de briser les individus et leurs velléités de rébellion. En cela, Le Passage constitue un véritable réquisitoire contre une justice expéditive et partiale, qui punit mais qui n’éduque pas. Les adultes du camp, à l’exception de l’un des conseillers d’éducation, sont épouvantables, utilisant leurs pensionnaires à des fins personnelles. La violence que montre L. Sachar n’est pas spectaculaire, les adolescents ne sont pas battus ni torturés physiquement. Mais néanmoins, la violence à laquelle ils sont soumis est omniprésente, elle réside dans l’arbitraire et la rapidité de leur condamnation, dans l’attitude non respectueuse des adultes, dans les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres, dans l’extrême rigueur de leur environnement.
Sur le plan de l’écriture, cette violence est rendue par des phrases courtes et lapidaires, par un ton très mesuré, presque détaché, qui donne plus de portée et de force aux propos, par une remarquable économie de mots.

Le Passage est aussi un bon roman d’aventures, un récit initiatique très fin dans l’analyse, qui raconte la lutte pour survivre. Les personnages sortent (quand ils s’en sortent !) de là transformés en profondeur et marqués à jamais. Stanley Yelnats est un personnage très positif qui mobilise intelligemment toutes ses ressources pour survivre d’abord et se projeter dans un futur meilleur ensuite. Par contraste, le dénouement du roman, très « happy end », paraît un peu trop idyllique et romanesque.
L’Ecole des loisirs publie à nouveau le roman sous le titre La Morsure du lézard, avec en première de couverture une photographie tirée du film que viennent de produire les studios Disney

Catherine Gentile
(septembre 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

 

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