La musique dans la prose française des Lumières à Marcel Proust
Fayard, 2004

 

François Sabatier, professeur au Conservatoire national supérieur de musique de Lyon, est un historien de l’art et de la musique. Son imposant ouvrage est effectivement une étude à caractère chronologique, dans une perspective socio-historique et artistique ; mais c’est aussi et surtout un livre sur la musique dans les œuvres littéraires, plus que dans leur périphérie (biographies d’auteurs, commentaires critiques). La question centrale (« Comment suggérer la musique avec les mots ? ») est posée à propos de la fiction et de la création, et les préoccupations de l’auteur sont à la fois historiques, littéraires, esthétiques et philosophiques.

Au fil de ces 700 pages, on rencontre, comme il se doit, les prosateurs dont les œuvres sont fortement marquées par la thématique et l’écriture musicales : Rousseau, musicien avéré, Diderot, dont Le neveu de Rameau, entre autres, atteste les goûts musicaux, Chateaubriand et les Mémoires d’outre-tombe, Stendhal et ses Vies de musiciens, George Sand, l’« idéaliste romantique » qui, notamment, pose le problème des rapports de la vertu et de la morale avec l’activité artistique ; Huysmans, à propos duquel est longuement développée la question du grégorien ; Gide, dont la musicalité de La symphonie pastorale et des Faux-Monnayeurs est justement rappelée ; Romain Rolland, spécialiste d’histoire de la musique, auteur de Jean-Christophe, qui relate en 10 volumes la « destinée orageuse » d’un musicien allemand fictif ; Proust évidemment, inventeur de nombreux personnages musiciens (et pas seulement de Vinteuil), se référant aussi à beaucoup de compositeurs et interprètes « réels » (Bach, Mozart, Wagner, César Franck, Debussy, Reynaldo Hahn etc.), Proust chez qui la métaphore musicale est reine.

Au-delà des figures attendues, François Sabatier ne néglige pas celles dont les écrits sont moins notoirement musicaux : Voltaire, Balzac (à propos duquel un chapitre entier dénombre et décrit les personnages de musiciens et chez qui se développe une « conception progressiste et spiritualiste de la musique »), Flaubert, les Goncourt, Champfleury, Maupassant, Zola (dont la série des Rougon-Macquart fait l’objet d’une analyse détaillée), Daudet, Taine, Jules Verne, Anatole France, Paul Bourget, Alain-Fournier, Pierre Loti, Jules Renard…

Descriptions minutieuses, examens rigoureux (qui n’excluent pas les tableaux analytiques), lectures approfondies : rien ne semble échapper à l’auteur, ni les analogies entre fiction et réalité (par exemple à propos de la Sonate de Vinteuil dans A la recherche du temps perdu), ni les interrogations cruciales, par exemple sur la validité littéraire de l’improvisation (à propos de Jules Janin) ou, en conclusion, sur le goût musical en France et sur la présentation que fait la fiction romanesque des mystères de la création.

Voilà donc un important travail de compilation (au sens positif du terme), d’analyse, de réflexion historique et artistique – complété par une très utile bibliographie et des index très pratiques (matières et noms). Resterait à effectuer les mêmes recherches sur la poésie, par exemple du Romantisme à aujourd’hui, en passant par Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, Apollinaire… Vaste programme !

Jean-Pierre Longre
(décembre 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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