Saadi, agence de gaieté
Un spectacle de Siah Bâzi, théâtre populaire d’Iran
Avec Saadi Afshar

TNP, Villeurbanne
jusqu'au 8 juin 2007

 

 

Avec Saadi Afshar dans le rôle du noir, Gholam Reza Amiri, Mahindokht Boujar, Raheleh Haddadi, Mohsen Magami, Mohamad Reza Llbeigi, Leïla Mohamadi, Ezatellah Anjami, Fatemeh Shadizadeh, Behrouz Taghvaei, Bahram Sarvari Nejad

Direction de troupe et décor Saleh Panahi; musique Afshar (zarb, chant), Bâhar (kamântché, violon); réalisatrice du film Siah Bâzi, les ouvriers de joie et coordinatrice artistique en France, Maryam Khakipour.

 

Les audaces du Noir

On connaît le beau rêve de Christian Scharetti, directeur du TNP, de créer un « Théâtre des Nations » : c’est l’Iran qui aujourd’hui vient prouver encore tout l’intérêt de ce rêve, avec le spectacle Siah Bâzi (« Jeu du Noir ») porté par le comédien Saadi Afshar.

L’ensemble commence par la projection du film de Maryam Khakipour Les ouvriers de joie, faisant état de la difficulté de faire du théâtre en Iran : l’heure est à la tristesse, dans ces décombres filmiques où les comédiens parlementent, sans décor ni costume, sur la fermeture de leur théâtre. Mais c’est un des principes de ses généreux « ouvriers de joie » que de lutter contre les larmes, par la musique et par l’humour : le théâtre est mort (assassiné), vive le théâtre ! Dans la seconde partie du spectacle, purement théâtrale celle-là, nous quittons l’Iran des interdits, de la misère, des femmes cachées et prostrées, pour l’Iran des traditions, des fêtes populaires, du raffinement artistique, des costumes colorés, des sources mirifiques et des palais du sultan, et, bien sûr, avant tout, de la musique et des chansons. La première partie aura ainsi humblement mis en relief l’impressionnante beauté de l’art théâtral, lorsque, derrière un spectacle léger et drôle, se mène un combat silencieux, dramatique et grave, contre l’ordre politique du monde, pour la résistance de la culture.

Vieux de plusieurs siècles, le « Siah Bâzi » est un théâtre populaire au sens fort du terme : universel, chaleureux, vivant, pluriel, alliant les blagues les plus lestes aux pointes les plus engagées, baignant dans le désarroi contemporain tout en respirant une morale vieille comme le monde. Personnage central du spectacle, le « Noir » (le comédien a le visage couvert de suie) est une sorte d’Arlequin, bougon et audacieux, un clown sage et subversif, un petit Diogène ridicule, railleur et bon vivant, un Nasreddin Hodja mal dégrossi, excellant dans la dérision des affres minuscules de la vie à deux avec Bobonne, comme dans la critique des puissants et de leur distance vis-à-vis du peuple. Le Noir, c’est le peuple, libéré, le peuple des jours de carnaval, obscénité et bon sens, indécence et intelligence… Ici, le renversement comique des valeurs s’appuie sur une trame classique – l’homme simple devient sultan, le sultan se retrouve parmi le peuple. Largement ouvert à l’improvisation, le « Siah Bâzi » crée immédiatement une sympathique complicité avec le public. La parole est vive, truffée de jeux de mots ; simples et efficaces les saynètes entre le Sultan et ses proches, ou entre le Noir et sa bonne femme, et partout, tout le temps, le rythme du zarb, les volutes du violon, les chants et les danses, la musique, facétieuse, entraînante, irrésistible…

Nicolas Cavaillès
(juin 2007)

http://www.tnp-villeurbanne.com