Une sonate pour Rudy
un roman de Claire Gratias

Syros 2006
à partir de 13 ans

 

 

Ecrire pour essayer de comprendre…

 

«Oh, Rudy, c’est pour toi que je repasse tout le film à l’envers… pour essayer de comprendre». Ainsi, Nicolas entreprend de « noircir des pages » : il remplit presque trois cahiers pour échapper à une sorte de « délire », au « sentiment d’avoir tout perdu ». Nico organise ses souvenirs, comme une longue lettre à Rudy, cet être qu’il aime tant, qu’on suppose d’abord être son frère…

Claire Gratias se glisse dans la peau d’un adolescent de quinze ans, « gentil, mais un peu trop discret ». Nicolas parle à la première personne, annonce d’emblée un drame, sans le préciser, et déroule le fil des événements qui l’ont précédé. Tout a commencé par un déménagement : pour des « problèmes de fric et un loyer trop cher », mère et beau-père ont décidé de quitter la maison de son enfance pour « l’appart’ » inconnu d’un ami. Alors que l’année scolaire est déjà commencée, il faut changer de ville, et, surtout, pour Nicolas, abandonner la CHAM, «classe à horaires aménagés musique», et les cours de flûte traversière. Il doit s’habituer au collège «prison» du quartier, être le « nouveau » de la 3e2.
Dans sa classe, il s’oppose vite au caïd « Dylan-ze-boss » qui le qualifie aussitôt de «bouffon» : face à lui, Nico se sent très nul, honteux avec ses fringues bon marché, si peu costaud, si ridicule qu’il ne veut surtout pas se faire remarquer. Il ne demande « qu’à rester peinard dans son coin…et regarder Marie », si belle et « tellement classe » ! Seulement voilà, la jeune fille est très convoitée par cette brute de Dylan qui enrage de la voir intéressée par un vulgaire joueur de « pipeau ».
Sans cesse provoqué, Nicolas résiste, affiche une « politique d’indifférence » qui enflamme encore plus le « clan des racailles ». Il espère au fond de lui-même que Dylan tombera un jour « sur un os » et que lui, « le bouffon », y sera pour quelque chose…

Les incidents se multiplient, la tension monte, la violence s’installe. Le lecteur attend l’inéluctable issue… Nicolas semble parfois s’excuser : lui le timide aurait bien voulu se confier, mais à qui ? Le beau-père a d’autres soucis, la mère est préoccupée, et puis ne doit-il pas «apprendre à se sortir seul» des mauvaises passes ? Au collège, tout le monde a tellement peur, même la plupart des profs…
En même temps, il se sent si responsable ! Nicolas aimerait faire disparaître certaines scènes de l’histoire comme cette découverte fortuite et déterminante dans la pièce mystérieuse du nouvel appartement : « rien ne serait arrivé si… ».
L’adolescent se réfugie parfois dans la musique, mais ne peut arrêter le cours des choses. Tout va de plus en plus mal : à la maison les adultes s’affrontent, au collège Dylan se déchaîne et finit par s’en prendre à Rudy. Alors, effectivement, après s’être tu longtemps, Nico se venge, pour lui-même, pour les autres qui ont été harcelés par Dylan, et surtout pour Rudy, victime innocente.

Ces cahiers sont un aveu de responsabilité, un cri de détresse, mais aussi un exorcisme, une libération. « C’est plus facile d’écrire que de parler ». Claire Gratias prône les bienfaits de l’écriture, pour tranquillement trouver les mots convenables et aider à « remettre la pendule en route ». Grâce au ton toujours juste du récit, elle persuade le lecteur que cette chronique est effectivement la thérapie adaptée à Nicolas. Elle montre les déchirements de l’adolescent tiraillé entre ses sentiments et la réalité, au sein d’une famille dont il essaie d’accepter les difficultés avec résignation, au sein d’un collège où il ne peut se résoudre à approuver l’implicite loi du plus fort. L’auteur, ancien professeur, connaît bien le milieu scolaire et le décrit sans complaisance ; nous entendons parler les acteurs de son livre, nous devinons leur ton, nous imaginons leur démarche. Elle ne prend pas parti et fait même preuve d’une grande compassion pour ses personnages : impossible d’en vouloir aux parents, si peu à l’écoute, ni même à Dylan dont l’enfance difficile explique sans doute la rébellion, si elle ne l’excuse pas.
On ne peut rester insensible à cette composition très construite, rythmée par de courts chapitres, avec un suspense exécuté crescendo. Le lecteur accompagne Nicolas, heureux qu’après son stylo, il reprenne aussi la flûte et se recompose un avenir. Ce roman grave, aux tons d’actualité, publié dans la collection Rat noir chez Syros, est aussi un récit attachant, un message d’espoir : une partition qu’on lit avec attention
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Martine Falgayrac
(août 2006)

Martine Falgayrac, enseignante en cycle 2 dans une école élémentaire lyonnaise, est passionnée par l'apprentissage de la lecture. Cherchant à en communiquer aussi le goût et les plaisirs, elle puise dans la presse et la littérature jeunesse des supports variés et attractifs pour accompagner et motiver les enfants dans leurs découvertes. Elle collabore activement à Sitartmag depuis décembre 2003.

 

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