The last jet-engine laugh
Flamingo (Harper Collins), 2001

Le Dernier Rire du moteur d’avion
Traduit de l’anglais (Inde) par D. Vitalyos
Fayard, 2006

 

 

Epopée fragmentaire

Réalisateur, photographe, Ruchir Joshi fait ici de talentueux débuts en littérature : son premier roman renferme un entrelacs invraisemblable d'histoires à tiroirs, d'intrigues en suspens et de protagonistes qui se croisent et se recroisent, en l'espace d'un siècle (le sous-titre du roman étant "Inde 1930-2030").

Le fil conducteur (qui existe, bien heureusement), est d'apparence simple : Paresh est venu finir ses jours à Calcutta, sa ville natale et reçoit des messages d'une station spatiale où travaille sa fille Para : pilote de chasse hors pair, admirée par ses supérieurs, elle participe activement au conflit en cours entre l'Inde et... le Pakistan. Nous sommes en 2030 mais les tensions politiques n'ont pas cessé entre les deux nations.


Paresh, entre deux messages, rumine ses souvenirs, drôles ou tragiques : les histoires contées par ses parents, Mahader et Suman, leur rencontre, son enfance et son adolescence studieuses, sa passion pour la photographie, ses maîtresses et sa femme allemande, la mère de Para. Il tente aussi d'imaginer Para, loin dans le ciel, et la plupart de ses réminiscences le ramènent en France, à Paris, où ils vivaient tous deux, dans les années 2000... Paresh, narrateur, acteur, observateur tout à la fois, cède parfois la place à d'autres personnages : son ami Viral, sa fille, une ancienne maîtresse et Kalidas, celui qui aurait soi-disant retrouvé Subhash Chandra Bose dans un goulag sibérien... Ce dernier, héros semi-légendaire de la lutte pour l'indépendance, est souvent occulté face aux figures imposantes et pacifiques de Gandhi et Nehru, car favorable à une lutte armée contre les Britanniques, allant même jusqu'à fomenter une alliance avec l'Allemagne Nazie et le Japon.

Ce qui frappe dans la prose de Ruchir Joshi, c'est sa capacité à évoquer et recréer visuellement des atmosphères (une déformation professionnelle bienvenue) : teintes, nuances, couleurs, grain des images remémorées, réinventées par Paresh, qui, avec Para, se prête à un jeu vidéo psychologiquement perturbant ; ce dernier permet de recréer, un peu à la façon de notre archaïque "Sim City", des événements personnels et historiques ; une manipulation des souvenirs qui fait que réalité et imaginaire ne sont plus dissociables, un jeu qui est une véritable métaphore permettant d'explorer le thème du souvenir jamais vécu et de l'enchevêtrement présent/passé.

En réalité, ce roman s'interdit toute règle narrative ; tout y est débridé, libéré. Paresh contrôle l'intrigue tout autant qu'il subit les événements extérieurs et l'auteur, par l'intermédiaire de Paresh, laisse transparaître sa motivation littéraire en faisant dire à son personnage principal :"Moi, je... je me contente de parler, d'accord ? Ce n'est pas comme si j'étais Chandler écrivant un polar ou autre chose, vous savez, comme des romans." L'auteur avoue aussi que ce roman a démarré comme une nouvelle et que peu à peu, il s'est développé, prenant une forme anarchique, comparable à un collage, un assemblage d'éléments disparates qui forment un tout cohérent. Ainsi, Ruchir Joshi nous livre une épopée indienne inclassable, inoubliable, qui se veut le reflet névralgique de la vie et de l'histoire.

B. Longre
(article paru précédemment en décembre 2001)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

http://www.fayard.fr/

http://www.fireandwater.com

http://www.frif.com/cat97/p-s/s_memor.html