|
Epopée
fragmentaire
Réalisateur, photographe,
Ruchir Joshi fait ici de talentueux débuts en littérature
: son premier roman renferme un entrelacs invraisemblable d'histoires
à tiroirs, d'intrigues en suspens et de protagonistes qui
se croisent et se recroisent, en l'espace d'un siècle (le
sous-titre du roman étant "Inde 1930-2030").
Le fil conducteur
(qui existe, bien heureusement), est d'apparence simple : Paresh
est venu finir ses jours à Calcutta, sa ville natale et reçoit
des messages d'une station spatiale où travaille sa fille
Para : pilote de chasse hors pair, admirée par ses supérieurs,
elle participe activement au conflit en cours entre l'Inde et...
le Pakistan. Nous sommes en 2030 mais les tensions politiques n'ont
pas cessé entre les deux nations.

|
Paresh,
entre deux messages, rumine ses souvenirs, drôles
ou tragiques : les histoires contées par ses parents,
Mahader et Suman, leur rencontre, son enfance et son adolescence
studieuses, sa passion pour la photographie, ses maîtresses
et sa femme allemande, la mère de Para. Il tente
aussi d'imaginer Para, loin dans le ciel, et la plupart
de ses réminiscences le ramènent en France,
à Paris, où ils vivaient tous deux, dans les
années 2000... Paresh, narrateur, acteur, observateur
tout à la fois, cède parfois la place à
d'autres personnages : son ami Viral, sa fille, une ancienne
maîtresse et Kalidas, celui qui aurait soi-disant
retrouvé Subhash Chandra Bose dans un goulag sibérien...
Ce dernier, héros semi-légendaire de la lutte
pour l'indépendance, est souvent occulté face
aux figures imposantes et pacifiques de Gandhi et Nehru,
car favorable à une lutte armée contre les
Britanniques, allant même jusqu'à fomenter
une alliance avec l'Allemagne Nazie et le Japon.
|
Ce qui frappe dans la
prose de Ruchir Joshi, c'est sa capacité à évoquer
et recréer visuellement des atmosphères (une déformation
professionnelle bienvenue) : teintes, nuances, couleurs, grain des
images remémorées, réinventées par Paresh,
qui, avec Para, se prête à un jeu vidéo psychologiquement
perturbant ; ce dernier permet de recréer, un peu à
la façon de notre archaïque "Sim City", des
événements personnels et historiques ; une manipulation
des souvenirs qui fait que réalité et imaginaire ne
sont plus dissociables, un jeu qui est une véritable métaphore
permettant d'explorer le thème du souvenir jamais vécu
et de l'enchevêtrement présent/passé.
En réalité,
ce roman s'interdit toute règle narrative ; tout y est débridé,
libéré. Paresh contrôle l'intrigue tout autant
qu'il subit les événements extérieurs et l'auteur,
par l'intermédiaire de Paresh, laisse transparaître
sa motivation littéraire en faisant dire à son personnage
principal :"Moi, je... je me contente de parler, d'accord
? Ce n'est pas comme si j'étais Chandler écrivant
un polar ou autre chose, vous savez, comme des romans."
L'auteur avoue aussi que ce roman a démarré comme
une nouvelle et que peu à peu, il s'est développé,
prenant une forme anarchique, comparable à un collage, un
assemblage d'éléments disparates qui forment un tout
cohérent. Ainsi, Ruchir Joshi nous livre une épopée
indienne inclassable, inoubliable, qui se veut le reflet névralgique
de la vie et de l'histoire.
B.
Longre
(article paru précédemment
en décembre 2001)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.fayard.fr/
http://www.fireandwater.com
http://www.frif.com/cat97/p-s/s_memor.html
|