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Les dix-sept pieuvres du golfe de Guinée et leurs
tentacules
Raymond Queneau
n’a pas dit son dernier mot. De nombreux textes élaborés
ou non, achevés ou non dorment encore dans les cartons et
les dossiers de ses œuvres complètes. Hazard
et Fissile, roman inachevé, s’est donc
réveillé pour le plus grand plaisir du lecteur curieux.
Deux versions manuscrites non datées, dont la rédaction
« semble remonter » à la fin des années
1920, selon ce que suggère Anne-Isabelle Queneau dans l’avant-propos
(dommage qu’on ne puisse pas en savoir plus), donnent donc
lieu au texte ici publié.
En 24 courts
chapitres, nous tentons de suivre (en nous perdant avec délices,
souvent) les aventures labyrinthiques non seulement des deux personnages
choisis pour le titre, mais d’une multitude d’autres,
qui se laissent guider de manière fluctuante par leur destinée
aberrante, leurs choix inopinés, leurs décisions absurdes,
leurs compagnons de déroute… et aussi et surtout par
l’art consommé de l’auteur dans les domaines
de la parodie, des jeux de langage, de la narration tortueuse, de
la mise en scène insolite, de l’humour noir, de l’expression
de l’absurde… Qui voudrait reconstruire l’échafaudage
aurait du travail ; et tout autant qui voudrait déceler les
éléments intertextuels. Car si Fantômas est
au cœur de la mémoire du texte, la diversité
des tons et des genres (dialogues, portraits, récits enchâssés,
aventures exotiques, énigme policière, scènes
épiques, poésie oratoire, images inattendues, adresses
au lecteur) relève d’une réécriture on
ne peut plus diverse.
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A
l’évidence, Queneau joue. Il joue avec le mots,
les sons et l’orthographe, bien sûr (« claoun»,
Fissile et difficile, les vivres et les livres, le tabac et
les rutabagas, « le Nain Jaune était vert
», on en passe et des meilleurs – et parmi
eux le goût pour les listes et les inventaires), il
joue avec ses personnages, il joue avec le lecteur : à
de nombreuses reprises, l’auteur passe la tête
dans les interstices de la narration, des monologues ou des
dialogues, et sollicite directement l’attention dudit
lecteur, commentant la technique romanesque utilisée,
avouant avec une feinte humilité son incapacité
à « raconter une conversation », ou posant
les questions qui le tarabustent : « Qu’attends-tu
maintenant, lecteur à l’haleine tourmentée
par les récits que tu viens de lire ? Que veux-tu que
je fasse de ces personnages ramassés dans le sable
un jour d’ennui et qui n’arrivent que péniblement
à me distraire ? T’amusent-ils vraiment ? ». |
A l’évidence
aussi, nous retrouvons dans ce texte quelques-uns des motifs qui
jalonnent l’œuvre quenienne tout entière : le
cirque et la fête foraine, les déguisements et les
masques, voire les bestioles du genre vers, scolopendres, poux…
En plus grand format, ces animaux mystérieux qui étendent
leurs tentacules dans tout le récit, les fameuses «
pieuvres du golfe de Guinée », sur lesquelles
le lecteur voudrait bien avoir plus de renseignements : «
Tu désires peut-être que j’élucide tout
le mystère que j’ai enroulé autour de mes chères
pieuvres, comme le tonneau qui s’enroule autour du vin nouveau
? Mais c’est assez, et maintenant que je t’ai entraîné
au milieu de cette page tu n’as plus qu’à suivre
le dédale que je compose, tantôt avec peine et tantôt
avec passion, avec les vingt-sept lettres de l’alphabet occidental
». Il le suit effectivement « tantôt
avec peine et tantôt avec passion », le dédale,
le lecteur… et il aurait aimé aller jusqu’au
bout, s’il y en avait eu un. Qu’il se contente donc
de jouir de ce que l’auteur lui a donné, et qu’il
laisse courir son imagination.
Jean-Pierre
Longre
(mai 2008)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de revues, il a participé à la publication des romans
de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique,
peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau
en scènes (Presses Universitaires de Limoges,
2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

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