A la pointe d'une parole dépensière
Poésie, Illustrations Annie MAURER, Éditions Bérénice, 2001

 

«Lecteur, je te laisse toutes tes chances. Toutes tes voies. Que chacun retourne à son péril». À la pointe d’une parole dépensière : ce titre énigmatique est une promesse, tenue dans des poèmes brefs et denses, quelques-uns en vers libres, la plupart en brèves strophes (ou versets) qui, dans leur forme, remontent aux origines du poème en prose (Aloysius Bertrand). Les formules programmatiques fleurissent (« Ne s’étonner de rien, s’émerveiller de tout » ; « Je suis du désir, non de l’imaginaire. Pour tout mot un effort. Toute phrase un tâtonnement. Quatre lignes m’exténuent »), et si la syntaxe est lapidaire, la prose, dans son élaboration, ne dédaigne pas la complexité et la difficulté. « Nul n’est à l’abri du risque d’écrire » ; « Je plains qui prétend que l’inachevé n’épuise pas le nécessaire. Ce ne sont pas là mots pour rire ».

On ne rit pas, mais on a du plaisir à lire les paysages de la nature provençale, entre Cévennes et Ventoux, les rivières, les vignes et les montagnes qui résonnent d’un écho de René Char, et qui provoquent la parole poétique (« Mon pays c’est une langue »). Du plaisir à lire quelques petites scènes de genre, quelques collages d’images de la vie modeste, quelques portraits de personnages oubliés, quelques gestes suggestifs... Du plaisir à lire des pages de révolte, de résistance, d’émerveillement, de désir... Pas de lyrisme post-romantique, pas d’exhibitionnisme autobiographique, pas de jeux gratuits, mais une véritable recherche de soi, des autres et du monde par l’écriture, une tentative « autographique » d’exploration de «l’espace du dedans», sur les traces de Michaux.

Il y a dans ce recueil un regard profond, attentif, poétique, qui s’illustre visuellement dans les quelques portraits et les nombreuses silhouettes dessinées par Annie Maurer et se glissant entre les pages, entre les textes. Esquisses de corps en mouvement figés par le dessin, à la recherche d’un équilibre, comme les poèmes à la fois statiques et vivants, clos sur eux-mêmes et ouverts sur l’autre.
À la pointe d’une parole dépensière est un beau livre, à voir et à lire, à regarder et à déchiffrer, un bel objet éditorial, qui nous permet de découvrir – il n’est jamais trop tard pour le faire – une écriture nouvelle et exigeante, attachante et prometteuse, l’écriture d’un poète qui sait « attendre le mot vivant ».

Jean-Pierre Longre
(octobre 2003)

Jean-Pierre Longre, maître de conférences en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical.
Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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