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Rousseau
aigri malgré lui
Qui était
Jean-Jacques Rousseau ? On aurait tort, assurément, de l’enfermer
dans son image de pré-romantique un peu mièvre, naïf
et vieillot ; ce génie des Lumières qui s’illustra
sur tant de plans si divers (philosophique, politique, littéraire,
et même musical) n’était pas seulement un petit
botaniste solitaire et gai, se promenant dans les bois puisque le
loup n’y est pas (le loup ou la société haineuse
et ingrate). Cela dit, il est dur de croire que l’auteur du
Discours sur l’origine de l’inégalité
ait été ce vieillard grincheux, sec, nerveux,
brailleur, emporté, sentencieux et autoritaire, que la comédienne
Marief Guittier nous donne à voir et à entendre de
sa voix éraillée, dans une mise en scène de
Michel Raskine. Où est la grâce un peu ridicule, où,
l’intelligence nuancée, où, la sensibilité
de ce penseur subtil, dont les textes mesurés sont ici dévoyés
par une violence amère digne du théâtre de Thomas
Bernhardt, ou, à l’extrême limite, d’un
vieil Artaud vociférant ? Même lorsqu’il commente
Le Misanthrope, Rousseau pressent les caricatures qu’il
inspire déjà, et malgré toute la paranoïa
de ses dernières années, il ne se prête pas
aux questions philsophiques et humaines par souci d’imposer
son fait, comme l’instituteur austère ici représenté,
mais sans doute par passion du vrai, par inquiétude morale,
et par sollicitude démocratique.
Sans squelette
cohérent ni grande intensité, le montage de textes
utilisé, dû à Bernard Chartreux et à
Jean Jourdheuil, prenait le parti de l’anodin (les fleurs,
le souper... au milieu de quoi surgit le théâtre, comme
par magie nombriliste), et mériterait plus de douceur, une
candeur moins aride, un enthousiasme moins dogmatique, comme lorsque
Jean-Jacques quitte une scène bien encombrée pour
s’asseoir parmi les spectateurs, ou bien lorsqu’il se
heurte à la simplicité de son badaud de jeune assistant
(joué par Bertrand Fayolle). Remonté contre ses contemporains,
le vieux Rousseau reste jusqu’à la fin l’ami
de l’humanité ; ses aigreurs ne furent que les déplaisantes
métastases de sa mélancolie, de cette compassion meurtrie
à laquelle le théâtre pourrait offrir le cadre
idéal pour être guérie : la solitude partagée.
Nicolas
Cavaillès
(avril 2008)

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