Jean-Jacques Rousseau
Montage de textes
Mise en scène de Michel Raskine

Théâtre du Point-du-Jour, du 26 mars au 11 avril 2008

 

 


Rousseau aigri malgré lui

Qui était Jean-Jacques Rousseau ? On aurait tort, assurément, de l’enfermer dans son image de pré-romantique un peu mièvre, naïf et vieillot ; ce génie des Lumières qui s’illustra sur tant de plans si divers (philosophique, politique, littéraire, et même musical) n’était pas seulement un petit botaniste solitaire et gai, se promenant dans les bois puisque le loup n’y est pas (le loup ou la société haineuse et ingrate). Cela dit, il est dur de croire que l’auteur du Discours sur l’origine de l’inégalité ait été ce vieillard grincheux, sec, nerveux, brailleur, emporté, sentencieux et autoritaire, que la comédienne Marief Guittier nous donne à voir et à entendre de sa voix éraillée, dans une mise en scène de Michel Raskine. Où est la grâce un peu ridicule, où, l’intelligence nuancée, où, la sensibilité de ce penseur subtil, dont les textes mesurés sont ici dévoyés par une violence amère digne du théâtre de Thomas Bernhardt, ou, à l’extrême limite, d’un vieil Artaud vociférant ? Même lorsqu’il commente Le Misanthrope, Rousseau pressent les caricatures qu’il inspire déjà, et malgré toute la paranoïa de ses dernières années, il ne se prête pas aux questions philsophiques et humaines par souci d’imposer son fait, comme l’instituteur austère ici représenté, mais sans doute par passion du vrai, par inquiétude morale, et par sollicitude démocratique.

Sans squelette cohérent ni grande intensité, le montage de textes utilisé, dû à Bernard Chartreux et à Jean Jourdheuil, prenait le parti de l’anodin (les fleurs, le souper... au milieu de quoi surgit le théâtre, comme par magie nombriliste), et mériterait plus de douceur, une candeur moins aride, un enthousiasme moins dogmatique, comme lorsque Jean-Jacques quitte une scène bien encombrée pour s’asseoir parmi les spectateurs, ou bien lorsqu’il se heurte à la simplicité de son badaud de jeune assistant (joué par Bertrand Fayolle). Remonté contre ses contemporains, le vieux Rousseau reste jusqu’à la fin l’ami de l’humanité ; ses aigreurs ne furent que les déplaisantes métastases de sa mélancolie, de cette compassion meurtrie à laquelle le théâtre pourrait offrir le cadre idéal pour être guérie : la solitude partagée.

Nicolas Cavaillès
(avril 2008)

http://www.lepointdujour.fr/