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Depuis
2003, la collection « Les Roumains de Paris »,
dirigée par Basarab Nicolescu, s’est
enrichie – outre le foisonnant Roumanie,
capitale… Paris de Jean-Yves Conrad –
de plusieurs volumes consacrés à de grands noms de
l’art et de la littérature : Cioran, Victor Brauner,
Mircea Eliade, Ghérasim Luca, Benjamin Fondane, Claude Sernet,
Constantin Brancusi. Confier une monographie sur Tristan Tzara à
Henri Béhar, c’est s’assurer la contribution
du spécialiste qui, sans conteste, connaît le mieux
son œuvre.
Une intéressante
biographie du fondateur de Dada avait été publiée
en 2002 chez Grasset par François
Buot. Celle d’Henri Béhar en est un complément
primordial ; plus qu’un complément même : autant
la première était consacrée aux événements
d’une existence vouée à la poésie dans
des contextes culturels, sociaux, politiques précisément
décrits pour l’occasion, autant la seconde s’attache
aux œuvres, aux textes mêmes, dans leur succession et
leur évolution. La vie est là, bien sûr, mais
dans l’esprit de ce qu’on peut appeler une biographie
essentiellement littéraire. Henri Béhar, qui a longuement
étudié, au bureau même de Tzara, les dossiers
de genèse de l’auteur pour en publier les Œuvres
complètes chez Flammarion entre 1975 et 1990, avoue
s’être « pénétré de son
univers mental », et c’est bien le sentiment qu’on
a ici.
À travers
les péripéties de la vie, mais surtout à travers
la création et la publication des textes, leur analyse souvent
précise et détaillée, se construit l’image
d’un poète à propos duquel on a trop vite fait
de parler de ruptures, de scandales, de revirements, de palinodies,
d’éclectisme, et qui se signale au contraire par la
continuité de son œuvre et de sa pensée. Entre
les «débuts roumains», dont les poèmes
n’ont jamais été reniés et dont plusieurs
compagnons ont été fidèlement gardés,
et l’intérêt minutieux porté aux anagrammes
sécrétés par l’écriture de Villon,
on découvre ou redécouvre l’invention et le
« simultanéisme » de Dada, les débats
du surréalisme, la rupture de 1935, les engagements politiques,
les enjeux psychanalytiques des rêves et de la mémoire,
les affinités pour la peinture, les amitiés et les
inimitiés, et surtout l’œuvre poétique,
suffisamment citée pour que le néophyte s’en
fasse une idée, suffisamment commentée pour que le
lecteur oublieux se dise qu’elle mérite d’être
relue – vraiment relue – avec l’attention que
l’on porte aux textes les plus denses.
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La
continuité n’est ni la sécheresse ni la
monotonie : l’abondante bibliographie nous le rappelle,
la chronologie qui la précède aussi. Et Henri
Béhar, qui résume finalement la vie poétique
de Tzara en trois périodes («poésie-manifeste»,
«poésie-latente» et «poésie-connaissance»),
dégage «deux attitudes littéraires»
chez lui : «L’isolement, la fuite hors du
groupe social (lycanthropie) ou, à l’opposé,
la constitution d’un clan tendant à briser le
cercle de la société bourgeoise».
Portés par cette synthèse, redécouvrons
Tristan Tzara, « Roumain de Paris » certes, fondateur
de Dada bien sûr, mais surtout « homo poeticus
» par excellence.
Jean-Pierre
Longre
(mai 2005) |
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème
siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est
l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages, dont
Queneau en scènes (PULIM, 2005),
ou
articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison
des langages littéraire et musical. Il a participé
à l'édition des romans de Queneau
dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les
littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

voir
aussi
Ecrits franco-roumains
Dada,
histoire d'une subversion
de Henri Béhar, Michel Carassou (Fayard, 2005)
Roumanie,
capitale… Paris de
Jean-Yves Conrad
Les étrangers de Paris / Les Roumains de Paris, Oxus,
2003
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