Tristan Tzara
Oxus, collection Les Roumains de Paris, 2005

 

 

Depuis 2003, la collection « Les Roumains de Paris », dirigée par Basarab Nicolescu, s’est enrichie – outre le foisonnant Roumanie, capitale… Paris de Jean-Yves Conrad – de plusieurs volumes consacrés à de grands noms de l’art et de la littérature : Cioran, Victor Brauner, Mircea Eliade, Ghérasim Luca, Benjamin Fondane, Claude Sernet, Constantin Brancusi. Confier une monographie sur Tristan Tzara à Henri Béhar, c’est s’assurer la contribution du spécialiste qui, sans conteste, connaît le mieux son œuvre.

Une intéressante biographie du fondateur de Dada avait été publiée en 2002 chez Grasset par François Buot. Celle d’Henri Béhar en est un complément primordial ; plus qu’un complément même : autant la première était consacrée aux événements d’une existence vouée à la poésie dans des contextes culturels, sociaux, politiques précisément décrits pour l’occasion, autant la seconde s’attache aux œuvres, aux textes mêmes, dans leur succession et leur évolution. La vie est là, bien sûr, mais dans l’esprit de ce qu’on peut appeler une biographie essentiellement littéraire. Henri Béhar, qui a longuement étudié, au bureau même de Tzara, les dossiers de genèse de l’auteur pour en publier les Œuvres complètes chez Flammarion entre 1975 et 1990, avoue s’être « pénétré de son univers mental », et c’est bien le sentiment qu’on a ici.

À travers les péripéties de la vie, mais surtout à travers la création et la publication des textes, leur analyse souvent précise et détaillée, se construit l’image d’un poète à propos duquel on a trop vite fait de parler de ruptures, de scandales, de revirements, de palinodies, d’éclectisme, et qui se signale au contraire par la continuité de son œuvre et de sa pensée. Entre les «débuts roumains», dont les poèmes n’ont jamais été reniés et dont plusieurs compagnons ont été fidèlement gardés, et l’intérêt minutieux porté aux anagrammes sécrétés par l’écriture de Villon, on découvre ou redécouvre l’invention et le « simultanéisme » de Dada, les débats du surréalisme, la rupture de 1935, les engagements politiques, les enjeux psychanalytiques des rêves et de la mémoire, les affinités pour la peinture, les amitiés et les inimitiés, et surtout l’œuvre poétique, suffisamment citée pour que le néophyte s’en fasse une idée, suffisamment commentée pour que le lecteur oublieux se dise qu’elle mérite d’être relue – vraiment relue – avec l’attention que l’on porte aux textes les plus denses.

La continuité n’est ni la sécheresse ni la monotonie : l’abondante bibliographie nous le rappelle, la chronologie qui la précède aussi. Et Henri Béhar, qui résume finalement la vie poétique de Tzara en trois périodes («poésie-manifeste», «poésie-latente» et «poésie-connaissance»), dégage «deux attitudes littéraires» chez lui : «L’isolement, la fuite hors du groupe social (lycanthropie) ou, à l’opposé, la constitution d’un clan tendant à briser le cercle de la société bourgeoise». Portés par cette synthèse, redécouvrons Tristan Tzara, « Roumain de Paris » certes, fondateur de Dada bien sûr, mais surtout « homo poeticus » par excellence.

Jean-Pierre Longre
(mai 2005)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages, dont Queneau en scènes (PULIM, 2005), ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

voir aussi
Ecrits franco-roumains

Dada, histoire d'une subversion de Henri Béhar, Michel Carassou (Fayard, 2005)

Roumanie, capitale… Paris de Jean-Yves Conrad
Les étrangers de Paris / Les Roumains de Paris, Oxus, 2003