Roumanie, capitale… Paris
«Les étrangers de Paris», «Les Roumains de Paris»
Oxus, 2003.

 

Certes, on sait en général que la Roumanie et la France, Bucarest et Paris ont entretenu des relations privilégiées, notamment grâce à des écrivains (Tzara, Ionesco, Cioran…) et des artistes (Grigorescu, Enesco, Brancusi, Elvire Popesco…) ; on croit se souvenir que sur le plan politique, la France a contribué à l’unité et à l’indépendance de la Roumanie ; on constate que, malgré la globalisation galopante, les Roumains sont encore souvent francophiles et francophones… Ces idées qui, pour être reçues, n’en sont pas moins justes, Jean-Yves Conrad les confirme, mais aussi et surtout, il montre qu’elles sont bien en-deçà de la réalité.

Dans ces quinze « promenades insolites sur les traces des Roumains célèbres de Paris », se bousculent, se précipitent en nombre impressionnant les « femmes et les hommes de lettres, acteurs, artistes peintres, sculpteurs, musiciens, chanteurs, juristes, scientifiques, hommes politiques qui ont laissé une trace si indélébile dans notre capitale ». Chaque promenade, inaugurée par un texte sur Paris écrit par l’un des Roumains, illustre ou méconnu, mentionné dans le chapitre, illustrée par des photos-témoignages (à côté desquelles on aurait volontiers consulté des plans permettant de mieux visualiser les itinéraires), évoque d’une manière méthodique et exhaustive les lieux marqués par la présence et la culture roumaines : salons, domiciles ou résidences, musées, maisons d’édition, églises, ateliers d’artistes, galeries de peinture, théâtres, cafés, lycées, grandes écoles, universités, librairies, bibliothèques, cimetières… Ces derniers, hauts lieux du souvenir, attestent d’ailleurs de la manière la plus incontestable que la multiple présence roumaine est profondément gravée dans le patrimoine français.

Le livre de Jean-Yves Conrad est non seulement un guide de promenade, avec cheminements détaillés et adresses précises, c’est aussi une mine de renseignements biographiques concernant les personnalités qui ont joué un rôle de premier plan mais que l’on a parfois bien oubliées aujourd’hui ; les annexes offrent des récapitulations très utiles concernant les noms de ces Roumains qui, aux XIXe et XXe siècles, ont contribué activement à l’enrichissement culturel et scientifique de la France. Les rappels sont salutaires, concernant par exemple l’implication des surréalistes roumains dans les avant-gardes françaises, les étudiants roumains de la Sorbonne, des Conservatoires de musique et d’art dramatique, les sociétaires roumains de la Comédie française… On lit avec grand intérêt ce qui concerne l’ «École roumaine de Paris» fondée par Nicolae Iorga, les rapports de Marcel Proust avec des aristocrates roumains comme Constantin Brâncovan, Anna de Noailles, la princesss Soutzo, Antoine Bibesco… On découvre avec admiration que la Compagnie Air-France a pour origine la «Compagnie franco-roumaine de navigation aérienne» créée grâce au fameux diplomate Nicolae Titulescu, ou que plusieurs inventions de première utilité (comme celle du stylo) sont roumaines… On se souvient avec émotion que des personnalités comme Michelet, Quinet ou Lamartine ont œuvré activement au resserrement des liens entre les deux pays et à l’accueil des étudiants roumains, ou encore que les mariages franco-roumains sont nombreux (parmi les plus notoires, ceux de Quinet, Puvis de Chavannes, Paul Morand, Joseph Kessel).

En une période où la porte de l’Union européenne s’entrouvre pour un pays qui ne demande qu’à y entrer, où les relations culturelles, littéraires, artistiques, économiques, touristiques, universitaires, linguistiques, pour vivaces qu’elles demeurent, doivent se renforcer, où de nombreux Roumains – étudiants, écrivains, artistes, chercheurs – gardent la France comme pays d’élection, en une période où, malheureusement, les médias français entretiennent souvent une image caricaturale de la Roumanie, le livre de Jean-Yves Conrad, si complet, si savant, si passionné aussi, montre combien la France est redevable à sa sœur latine, combien les deux pays ne peuvent pas se passer l’un de l’autre.

Jean-Pierre Longre
(avril 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages, dont Queneau en scènes (PULIM, 2005), ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

voir aussi
Ecrits franco-roumains

http://www.fabula.org/actualites/article7686.php

http://www.amb-roumanie.fr/news.html