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Ionesco,
philanthrope en quête d’identité
Le point de départ est limité, mais le livre passionnant
: parcourir l’œuvre et l’existence du génie
roumain Eugène Ionesco (1909-1994) sous l’angle du
conflit identitaire que l’écrivain a toute sa vie durant
voulu résoudre, en explorant les couches biographiques, politiques
et culturelles de ce passage réalisé « d’une
identité littéraire initiale roumaine (mais pas seulement
littéraire), toujours inconfortable, à celle de dramaturge
français, traduit dans plusieurs langues et joué sur
toutes les grandes scènes du monde ». D’une
plume éclairante, l’esprit éclairé de
Matei Calinescu propose dans cet ouvrage une analyse fine, appuyée
sur texte, et riche de réflexions plus générales
(historiques, littéraires, psychologiques) particulièrement
pertinentes et stimulantes.
Né d’un
père roumain, lequel abandonne le petit Eugène à
sa mère d’origine française, Ionesco passe son
enfance en France, et son adolescence douloureuse en Roumanie, toujours
avec sa mère (son antipathique père s’est remarié),
pour atteindre l’âge adulte avec en lui une haine de
la Roumanie et de la culture roumaine (son premier livre, Non,
s’y attaque avec virulence), et un amour vif de la France
éternelle, la France d’avant 1940, la France de Péguy,
de Jarry, de Flaubert…
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En
convoquant les données linguistiques, politiques (l’essor
du mouvement légionnaire en Roumanie, puis du communisme),
et religieuses (en Roumanie, le jeune Eugène connaît
une expérience mystique décisive, mais il hésitera
toujours entre catholicisme et orthodoxie), Matei Calinescu
raconte le destin de cette haine de la Roumanie – dont
Ionesco fuit en 1942 (« comme un évadé
qui s’enfuit dans l’uniforme du gardien »),
mais dont il soulignera parmi les premiers, dans la France gauchiste
d’après-guerre, le terrible sort communiste ; et
le destin de cet amour de la France bientôt déçu
– la France ayant perdu son aura mystique et sa valeur
de proue de l’Europe et de l’univers, en sombrant
dans une littérature faussement engagée et réellement
petite-bourgeoise (Sartre). |
Francophilie
déçue, réconciliation sereine et sympathie
avec la Roumanie écrasée par la tyrannie - Ionesco
fait montre d’une lucidité politique et d’un
humanisme forts, préférant toujours écouter
sa conscience à l’opinion publique comme à l’intelligentsia
du moment. Solitaire comme le dernier homme dans Rhinocéros,
penseur irréprochable (M. Calinescu répond avec élégance
et efficace au scénario « caricatural et simpliste
» d’A. Laignel-Lavastine dans Cioran, Eliade, Ionesco,
L’oubli du fascisme), sage marginal et malheureux dans
sa juste solitude, en quête d’un Dieu comme d’une
identité stable, cohérente et unifiée, Ionesco
est un clown triste, clairvoyant philanthrope confronté au
problème du mal, de l’absurde et de la médiocrité,
écrivain immense qui a voulu dépasser la sphère
politique (la patrie, le père, l’injustice) vers l’esthétique
(avec Flaubert), voire vers un lyrisme puisant dans l’amour
pour sa mère et louant l’amour de tous, et qui a terminé
son parcours dans les nues d’une littérature onirique
toujours novatrice. Chez Matei Calinescu comme dans l’excellente
biographie de Marie-France Ionesco (Portrait de l’écrivain
dans le siècle), Ionesco fait figure, pour son œuvre,
de grand maître du tragi-comique, et, pour sa vie, de noble
modèle de scepticisme et de ludisme vital.
Nicolas
Cavaillès
(décembre 2005)

voir
aussi
Ecrits franco-roumains
Roumanie,
capitale… Paris de
Jean-Yves Conrad
Les étrangers de Paris / Les Roumains de Paris, Oxus,
2003
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