Ionesco, Recherches identitaires
de Matei Calinescu

traduction de Simona Modreanu
Oxus, collection Les Roumains de Paris, 2005

 

Ionesco, philanthrope en quête d’identité


Le point de départ est limité, mais le livre passionnant : parcourir l’œuvre et l’existence du génie roumain Eugène Ionesco (1909-1994) sous l’angle du conflit identitaire que l’écrivain a toute sa vie durant voulu résoudre, en explorant les couches biographiques, politiques et culturelles de ce passage réalisé « d’une identité littéraire initiale roumaine (mais pas seulement littéraire), toujours inconfortable, à celle de dramaturge français, traduit dans plusieurs langues et joué sur toutes les grandes scènes du monde ». D’une plume éclairante, l’esprit éclairé de Matei Calinescu propose dans cet ouvrage une analyse fine, appuyée sur texte, et riche de réflexions plus générales (historiques, littéraires, psychologiques) particulièrement pertinentes et stimulantes.

Né d’un père roumain, lequel abandonne le petit Eugène à sa mère d’origine française, Ionesco passe son enfance en France, et son adolescence douloureuse en Roumanie, toujours avec sa mère (son antipathique père s’est remarié), pour atteindre l’âge adulte avec en lui une haine de la Roumanie et de la culture roumaine (son premier livre, Non, s’y attaque avec virulence), et un amour vif de la France éternelle, la France d’avant 1940, la France de Péguy, de Jarry, de Flaubert…

En convoquant les données linguistiques, politiques (l’essor du mouvement légionnaire en Roumanie, puis du communisme), et religieuses (en Roumanie, le jeune Eugène connaît une expérience mystique décisive, mais il hésitera toujours entre catholicisme et orthodoxie), Matei Calinescu raconte le destin de cette haine de la Roumanie – dont Ionesco fuit en 1942 (« comme un évadé qui s’enfuit dans l’uniforme du gardien »), mais dont il soulignera parmi les premiers, dans la France gauchiste d’après-guerre, le terrible sort communiste ; et le destin de cet amour de la France bientôt déçu – la France ayant perdu son aura mystique et sa valeur de proue de l’Europe et de l’univers, en sombrant dans une littérature faussement engagée et réellement petite-bourgeoise (Sartre).

Francophilie déçue, réconciliation sereine et sympathie avec la Roumanie écrasée par la tyrannie - Ionesco fait montre d’une lucidité politique et d’un humanisme forts, préférant toujours écouter sa conscience à l’opinion publique comme à l’intelligentsia du moment. Solitaire comme le dernier homme dans Rhinocéros, penseur irréprochable (M. Calinescu répond avec élégance et efficace au scénario « caricatural et simpliste » d’A. Laignel-Lavastine dans Cioran, Eliade, Ionesco, L’oubli du fascisme), sage marginal et malheureux dans sa juste solitude, en quête d’un Dieu comme d’une identité stable, cohérente et unifiée, Ionesco est un clown triste, clairvoyant philanthrope confronté au problème du mal, de l’absurde et de la médiocrité, écrivain immense qui a voulu dépasser la sphère politique (la patrie, le père, l’injustice) vers l’esthétique (avec Flaubert), voire vers un lyrisme puisant dans l’amour pour sa mère et louant l’amour de tous, et qui a terminé son parcours dans les nues d’une littérature onirique toujours novatrice. Chez Matei Calinescu comme dans l’excellente biographie de Marie-France Ionesco (Portrait de l’écrivain dans le siècle), Ionesco fait figure, pour son œuvre, de grand maître du tragi-comique, et, pour sa vie, de noble modèle de scepticisme et de ludisme vital.

Nicolas Cavaillès
(décembre 2005)

voir aussi
Ecrits franco-roumains

Roumanie, capitale… Paris de Jean-Yves Conrad
Les étrangers de Paris / Les Roumains de Paris, Oxus, 2003