Rosalie l'infâme
Dapper littérature, 2003

 

Vivre libre ou mourir : le génocide au quotidien

Poignant récit de l'esclavage au XVIIIe siècle, Rosalie l'infâme met en scène une petite esclave de Saint-Domingue et les multiples voix qui l'accompagnent, des témoignages et des histoires familiales élevées au rang de légendes, qui l'aident à trouver sa propre voix, de plus en plus ferme et déterminée au fur et à mesure qu'elle retrouve ses douloureuses racines. Lisette, créole, est née esclave, contrairement à sa mère, à sa grand-mère et à sa marraine qui ont connu : "la joie toute simple qui existait avant, cette odeur de vagues, de vent et de sables vivants sous les pieds", mais aussi les barracons, les camps où l'on entassait les Africains avant leur départ pour une autre terre, "la traversée, la vente et toutes les couleurs de la honte." C'est Gram Charlotte puis Gram Augustine qui livrent à Lisette les secrets de ses origines, au compte-gouttes, au fil de l'enfance et de l'adolescence de la petite esclave, et qui lui parlent de sa mère, morte en couches, et de sa grande-tante Brigitte, auréolée de mystère, dont on parle encore avec un respect que la jeune fille ne comprend pas, tout en lui disant combien elle ressemble à cette femme anéantie par l'esclavage mais qui, à sa manière, a "sauvé" bien des vies...

Lisette "appartient" à Maître Fayot, riche planteur, et elle travaille comme esclave domestique, soumise aux multiples humiliations et châtiments corporels qui ponctuent son quotidien ; mais, nous dit-elle, "qu'il soit esclave domestique ou esclave des champs, homme, femme ou enfant, l'esclave est un être qui a perdu son ombre entre le moulin et la canne, entre la cale et l'entrepont, entre la crinoline et la gifle. Tous nos gestes sont tachés de honte. (...) Seuls nos gestes de révolte sont réellement à nous." Comme dans l'esprit de Lisette, la révolte gronde dans la colonie : les fugitifs grandissent en nombre et d'étranges cas d'empoisonnements sèment la terreur parmi les blancs, qui redoublent de cruauté et de violence pour soumettre encore davantage les noirs. Lisette compte surtout sur Vincent, marron en fuite depuis neuf ans, pour donner un sens à sa vie et effacer, ne serait-ce que quelques instants, les pertes qui se superposent à l'infini ("les chagrins s'accumulent et finalement nous ne savons qui nous pleurons tant la douleur a des raisons d'exister.") ; ses souvenirs d'enfance sont irrémédiablement attachés aux caprices de Mlle Sarah, la fille des maîtres : "Du fort de ses dix ans, elle me transforma selon son humeur et ses besoins en poupée noire, à la fois souffre douleur et confidente."

Mais simultanément, elle est d'abord incapable "d'imaginer une habitation sans blancs, sans maître ni maîtresse. J'ai grandi négresse à Mlle Sarah (...) L'idée d'un Saint-Domingue sans colons et sans maîtres (...) me fait tituber." Cependant, les pensées vont bientôt faire place aux actes et sous cette chronique déchirante, profondément émouvante, d'un quotidien sans espoir, s'esquisse peu à peu la naissance d'une résistance individuelle, nourrie par la révolte fomentée sur l'île. La narratrice évolue et tandis que le voile qui entourait de mystère l'histoire de sa tante Brigitte se déchire, elle sent monter en elle des désirs incompatibles avec sa condition d'esclave.

L'auteure s'est inspirée de faits avérés mais avoue en postface ne pas avoir voulu écrire un roman historique : "Qu'on me pardonne donc certains écarts et certaines libertés. Je revendique uniquement l'humanité de mes personnages. Je dois cependant décliner toute responsabilité quant aux supplices et aux tortures mentionnés dans le texte. Ils sont malheureusement véridiques, nés de l'imagination cruelle et perfide de ceux qui se sont déclarés civilisés." La diatribe est sans appel mais jamais l'auteure ne tombe dans le piège d’un manichéisme bien-pensant : elle se contente de décrire et d'imaginer, de retracer un parcours individuel, pas nécessairement exemplaire, mais qui résume à merveille l'histoire d'un génocide organisé au nom du tout économique. La voix de Lisette résonne longuement, à travers les âges, comme pour nous mettre en garde et entretenir le foyer d'une mémoire qui ne doit pas s'éteindre.

B.L.
(juin 2004)

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