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Vivre
libre ou mourir : le génocide au quotidien
Poignant
récit de l'esclavage au XVIIIe siècle, Rosalie
l'infâme met en scène une petite esclave
de Saint-Domingue et les multiples voix qui l'accompagnent, des
témoignages et des histoires familiales élevées
au rang de légendes, qui l'aident à trouver sa propre
voix, de plus en plus ferme et déterminée au fur et
à mesure qu'elle retrouve ses douloureuses racines. Lisette,
créole, est née esclave, contrairement à sa
mère, à sa grand-mère et à sa marraine
qui ont connu : "la joie toute simple qui existait avant,
cette odeur de vagues, de vent et de sables vivants sous les pieds",
mais aussi les barracons, les camps où l'on entassait
les Africains avant leur départ pour une autre terre, "la
traversée, la vente et toutes les couleurs de la honte."
C'est Gram Charlotte puis Gram Augustine qui livrent à Lisette
les secrets de ses origines, au compte-gouttes, au fil de l'enfance
et de l'adolescence de la petite esclave, et qui lui parlent de
sa mère, morte en couches, et de sa grande-tante Brigitte,
auréolée de mystère, dont on parle encore avec
un respect que la jeune fille ne comprend pas, tout en lui disant
combien elle ressemble à cette femme anéantie par
l'esclavage mais qui, à sa manière, a "sauvé"
bien des vies...
Lisette "appartient" à Maître Fayot, riche
planteur, et elle travaille comme esclave domestique, soumise aux
multiples humiliations et châtiments corporels qui ponctuent
son quotidien ; mais, nous dit-elle, "qu'il soit esclave
domestique ou esclave des champs, homme, femme ou enfant, l'esclave
est un être qui a perdu son ombre entre le moulin et la canne,
entre la cale et l'entrepont, entre la crinoline et la gifle. Tous
nos gestes sont tachés de honte. (...) Seuls nos gestes de
révolte sont réellement à nous."
Comme dans l'esprit de Lisette, la révolte gronde dans la
colonie : les fugitifs grandissent en nombre et d'étranges
cas d'empoisonnements sèment la terreur parmi les blancs,
qui redoublent de cruauté et de violence pour soumettre encore
davantage les noirs. Lisette compte surtout sur Vincent, marron
en fuite depuis neuf ans, pour donner un sens à sa vie et
effacer, ne serait-ce que quelques instants, les pertes qui se superposent
à l'infini ("les chagrins s'accumulent et finalement
nous ne savons qui nous pleurons tant la douleur a des raisons d'exister.")
; ses souvenirs d'enfance sont irrémédiablement attachés
aux caprices de Mlle Sarah, la fille des maîtres : "Du
fort de ses dix ans, elle me transforma selon son humeur et ses
besoins en poupée noire, à la fois souffre douleur
et confidente."
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Mais
simultanément, elle est d'abord incapable "d'imaginer
une habitation sans blancs, sans maître ni maîtresse.
J'ai grandi négresse à Mlle Sarah (...) L'idée
d'un Saint-Domingue sans colons et sans maîtres (...)
me fait tituber." Cependant, les pensées
vont bientôt faire place aux actes et sous cette chronique
déchirante, profondément émouvante, d'un
quotidien sans espoir, s'esquisse peu à peu la naissance
d'une résistance individuelle, nourrie par la révolte
fomentée sur l'île. La narratrice évolue
et tandis que le voile qui entourait de mystère l'histoire
de sa tante Brigitte se déchire, elle sent monter en
elle des désirs incompatibles avec sa condition d'esclave. |
L'auteure
s'est inspirée de faits avérés mais avoue en
postface ne pas avoir voulu écrire un roman historique :
"Qu'on me pardonne donc certains écarts et certaines
libertés. Je revendique uniquement l'humanité de mes
personnages. Je dois cependant décliner toute responsabilité
quant aux supplices et aux tortures mentionnés dans le texte.
Ils sont malheureusement véridiques, nés de l'imagination
cruelle et perfide de ceux qui se sont déclarés civilisés."
La diatribe est sans appel mais jamais l'auteure ne tombe dans le
piège d’un manichéisme bien-pensant : elle se
contente de décrire et d'imaginer, de retracer un parcours
individuel, pas nécessairement exemplaire, mais qui résume
à merveille l'histoire d'un génocide organisé
au nom du tout économique. La voix de Lisette résonne
longuement, à travers les âges, comme pour nous mettre
en garde et entretenir le foyer d'une mémoire qui ne doit
pas s'éteindre.
B.L.
(juin 2004)

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