Ronces, tome 1 : Racines électriques
Les Humanoïdes associés, 2005

 


Deux solitudes

La première planche, paisible et douce, ne laisse guère présager de la suite du récit. On découvre un personnage étrange au visage souriant et calmé, éclairé par la lune. Il est allongé sur la branche d’un arbre accueillant et il est parfaitement à l’aise dans l’élément végétal. Mais lorsque enfin, il regarde au loin, ce regard se voile et il nous faut tourner la page…
Qui est-il, ce garçon immense, entre Face de Lune et Golem ? Pourquoi est-il muet ? Pourquoi quitte-t-il son village ? Qu’a-t-il à faire dans une ville si sombre où il n’a pas sa place et dont il ne connaît ni la géographie ni les usages ? Ce sont les questions que l’on se pose dès que l’on pénètre avec lui dans le monde urbain. Pourquoi cet être si doux, apparemment, si paisible, laisse-t-il derrière lui, où qu’il passe, les cadavres de gens inconnus, morts dans des circonstances très violentes ?
C’est aussi ce que Edouard Mornières, le commissaire chargé de l’enquête, aimerait comprendre, en s’attachant aux pas du grand homme. Mornières, anti-héros par excellence, est un homme bien seul et peu respecté. Il est trop gentil, trop serviable, trop travailleur dans le monde violent où il essaie de vivre. Sa femme le méprise et le trompe, son fils le déteste, ses collèges l’exploitent sans vergogne. Mais Mornières poursuit son chemin vers le colosse que tout accuse…

Si l’on a aimé cet album et son univers steampunk, on peut aussi découvrir la série Le Réseau Bombyce, chez le même éditeur, de Cecil et Corbeyran, ou bien encore, La Tombelle, chez Emmanuel Proust, de Jean-Blaise Djian et Julien Famchon.

Premier album d’un dessinateur allemand qui débute en 2003 dans Métal Hurlant ; Nesmo installe ses personnages dans un univers steampunk, mégalopole aux tonalités crépusculaires et aux ambiances oppressantes, voire cauchemardesques. Même s’il abuse parfois de cadrages spectaculaires pas toujours justifiés, de contre-plongées saisissantes, Nesmo réussit sans conteste à installer un véritable univers proche, visuellement, de La Cité des enfants perdus, le film de Jean-Pierre Jeunet. La ville qu’il donne à voir, son réseau de métros aux rames tentaculaires, souligne, par contraste, la solitude et la détresse des deux protagonistes.
On est happé, capté très rapidement, et l’on éprouve parfois un bref sentiment de claustrophobie à la lecture. Mais on aimerait bien aussi obtenir quelques réponses, pour lesquelles il nous faudra hélas patienter quelques mois…

Catherine Gentile
(décembre 2005)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

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