Le
roman pour ados : mouvement littéraire ou opération
monétaire ?
Tout
au long de cet ouvrage précieux, Josée Lartet-Geffard
offre un regard passionné sur un authentique mouvement littéraire
qui va s’amplifiant depuis quelques décennies : une
littérature à part entière (en dépit
de l'indifférence dédaigneuse de nombre de media),
d’autant moins aisée à définir qu’elle
s’adresse officiellement à des lecteurs à mi-parcours
entre l’enfance et l’âge adulte.
Plutôt
que d'asséner des réponses tranchées, l’auteure
progresse par questionnements, des interrogations ouvertes qui ne
cessent d’en engendrer d’autres, créant une vision
protéiforme de l’artefact que l’on intitule,
par défaut, «roman pour ados» - une appellation
qui met en relief le destinataire, la cible, « commerciale
» en quelque sorte… L’auteure va cependant au-delà
de l’idée que cet étiquetage ne serait là
que pour mieux tenter le lecteur potentiel – et analyse, selon
un ordre rigoureux, ce que la notion renferme, explore plusieurs
pistes, sans a priori, en s’appuyant justement sur
ses lectures, sur des paroles d’auteurs et sur les multiples
réflexions qui semblent lui venir d’emblée à
l’esprit – sans que cette spontanéité
n’ôte à l’ensemble son caractère
assurément didactique. Elle s’interroge sur la réalité
de la notion («la littérature pour ados existe-t-elle
?»), sur ses aspects historiques et sur les priorités
éditoriales (que privilégie-t-on ? le genre, les thèmes,
l’écriture ?), et ponctue ses remarques de longues
citations d’auteurs et d’éditeurs pour la jeunesse
(Thierry Lenain,
Geneviève Brisac, Sylvie
Gracia, Christian Lehmann, Gudule, Marie-Aude
Murail, Jean-Claude Nozière pour ne citer qu’eux).
Allons
plus loin encore
Que peuvent
apporter ces romans, que la littérature tout court n’apporterait
pas ? Ou plutôt, est-il nécessaire d’apposer
systématiquement des étiquettes génériques,
thématiques, d’enfermer la littérature dans
de petits tiroirs que les auteurs seraient censés remplir
consciencieusement et vers lesquels chaque lecteur, uniquement selon
son âge, serait obligatoirement dirigé ? Les plus belles
découvertes ne se font-elles pas hors des sentiers battus,
au hasard d’une rencontre entre un livre et son lecteur ?
Les frontières entre les genres et les registres sont souvent
ténues, et n’ont pas toujours lieu d’exister.
En France, par exemple, on a longtemps enfermé des ouvrages
et leurs auteurs dans la catégorie «jeunesse»
— limitant implicitement leur accès à un plus
large lectorat ; citons, entre autres, Charles Dickens ou Jonathan
Swift, dont la majorité des œuvres ne sont certainement
pas accessibles à 10 ou 11 ans… De même, les
romans de Jules Verne, qui envahissent les rayons jeunesse des librairies
depuis plusieurs mois maintenant, ont-ils été écrits
à l’intention de jeunes lecteurs ? Est-il légitime
de les proposer tous aux enfants ? Il reste que l’on trouve
la plupart de ces ouvrages dans des collections jeunesse, avec des
indications d’âge auxquelles il ne faut pas forcément
se fier…
Il en est de même pour le tout récent
Incident du chien pendant la nuit
de Mark Haddon – que l’on a voulu faire paraître
simultanément sous deux couvertures différentes, commerce
oblige, alors que l’auteur s’évertuait à
répéter que son roman n’était pas destiné
à de jeunes lecteurs… Les éditeurs anglophones
puis francophones n’ont pas entendu cet appel, voyant là
une double source de profit potentiel, quand bien même l’univers,
l’humour et les souffrances du jeune Christopher ne peuvent
être appréhendés par des lecteurs de 10 ou 11
ans (c’est l’inverse qui s’est produit pour Harry
Potter… grand bien lui fasse ! ) ; les ados,
quant à eux, auraient tout aussi bien pu découvrir
ce roman sous sa couverture « adulte ».
C’est
ainsi que des ouvrages sans public déterminé sont
soudain catégorisés, classifiés, un peu comme
les individus : l’adolescence, ne l'oublions pas, est aussi
une construction sociétale, dont les multiples facettes sont
entretenues par une publicité toujours plus agressive ; bien
entendu, on ne saurait nier que c’est l’âge mouvant
de tous les possibles, mais dans le même temps, un «adolescent»
de 18 ans n’attend pas la même chose de la littérature
que celui de 13 ans… Il en est de même pour les clivages
entre les genres, là encore alimentés par des étiquettes
éditoriales : quand certaines collections mettent en évidence,
à l’aide, par exemple, d’une tranche rose bonbon,
que ces ouvrages-là sont réservés aux filles
et, par conséquent, implicitement « interdits »
aux garçons… !
 |
Prescrire
n’est jamais recommandable – et il faut faire
confiance au lecteur, jeune ou non, capable de se détourner
de lui-même d’un ouvrage qu’il jugerait
difficile à lire et à comprendre, ou bien trop
simple et sans intérêt ; si l’on veut que
la lecture demeure avant tout un acte intrinsèquement
lié au plaisir qui en découle, il faut accepter
de laisser tomber les barrières de temps en temps...
Jean-Paul Nozière exprime parfaitement ce sentiment
: "Il y a de bons romans et de mauvais et il ne devrait
y avoir que ça, c'est à dire un texte qu'un
lecteur, quel que soit son âge, éprouve du plaisir
à lire." De même, Jean-Jacques Greif
montre que les les frontières sont capables de s'estomper
quand il constate "dans les salons du livre que mes
lecteurs adultes sont aussi nombreux que mes lecteurs enfants." |
La plupart des
auteurs qui ont été sollicités le disent sans
ambages : ils n'écrivent pas avec un destinataire fixe en
tête ; leurs romans sont classés "pour adolescents",
mais cela relève, semble-t-il, davantage d'un choix éditorial
ou d'un sentiment post-créatif ; et la plupart des écrivains
"jeunesse" disent "écrire vraiment
et pas pour telle ou telle catégorie de lecteurs"
(JP Nozière) ; Christian Lehmann d'ajouter : "Je
n'écris pas pour des publics mais pour des lecteurs que je
ne connais pas et dont je ne présume rien." Car,
comme l'affirme Jean Molla : "un travail littéraire
doit s'affranchir de la notion de cible." Ecoutons aussi
le bon sens de Gudule : "si mes livres accrochent les ados,
c'est tout simplement parce que ma propre adolescence est toujours
vivace en moi."
C'est à partir de là que l'auteure analyse, dans un
autre chapitre, les deux courants majeurs de cette littérature
: un mouvement réaliste ("des textes dont l'univers
de référence se rapproche de celui des lecteurs",
des "romans miroirs" en quelque sorte, et dans
lesquels le lecteur peut se retrouver) qui a une fonction "d'accompagnement"
du quotidien ; et un second courant, qu'elle intitule "fantastique",
une littérature "fortement marquée par le
registre imaginaire." Dans le même temps, on sait
par expérience que ce sont les romans qui oscillent entre
les deux courants qui font le plus souvent mouche : il est bon de
se plonger dans des univers où l'on peut transposer sa propre
expérience et établir des analogies et l'anthropologue
Michèle Petit, citée par l'auteur, nous met en garde
à propos du mouvement "réaliste" : "Une
trop grande proximité peut même se révéler
inquiétante, intrusive, enfermante..."
Josée
Lartet-Geffard, on l'aura compris, permet à chacun
d'approfondir sa réflexion, et son ouvrage, essentiellement
réservé au lecteur adulte, bénéficie
cependant d'une mise en page claire et aérée et les
adolescents aussi pourront s'y référer et s'interroger
à leur tour sur cette littérature si spécifique,
qui mérite tout notre attention, notre admiration mais aussi
notre vigilance : car il est aisé de se laisser enfermer
dans des règles dictées par le tout économique,
paradoxalement incompatibles avec la vraie littérature, pas
seulement distrayante mais surtout capable de produire du sens,
de nourrir notre réflexion et de créer des échos
durables dans nos esprits...
B.
Longre
(juin 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.lamartiniere.fr/
Sélection
de romans "pour ados" et adultes aussi...
| |
|
Kate Banks |
Ne
fais pas de bruit dès 14 ans |
Gallimard,
2004 |
| Anne-Laure
Bondoux |
La
vie comme elle vient dès 12 ans |
L'Ecole
des loisirs, 2004 |
|
Arnaud Cathrine |
Faits
d'hiver dès 13 ans |
Ecole
des loisirs, 2004 |
| Jack
Chaboud |
Sous
les sables d'Afghanistan dès 12 ans |
Le
Jasmin , 2004 |
Robert Cormier |
Huit
plus une dès 12 ans |
Ecole
des loisirs, 2004 |
| Alain
Devalpo |
La
pêche miraculeuse dès 11 ans |
Syros,
2004 |
|
Cédric Erard |
Mémoires
d'une sale gosse dès 14 ans |
Ecole
des loisirs, 2004 |
|
Monika Feth |
Vol,
envol dès 13 ans |
T.
Magnier, 2004 |
| Marcello
Fois |
Ce
que tu m'as dit de dire dès 13 ans |
Gallimard,
Scripto 2004 |
|
Jo Hoestlandt |
Miriam
ou les voix perdues dès 13 ans |
Syros,
2004 |
|
Christophe Lambert |
La
loi du plus beau dès 13 ans |
Mango,
2004 |
| Marie-Aude
Murail |
Simple
dès 12 ans |
Ecole
des loisirs, 2004 |
| Jean-François
Nahmias |
Titus
Flaminius dès 14 ans |
A.
Michel jeunesse, 2005 |
|
Jean-paul Nozière |
Tu
seras la risée du monde dès 13 ans |
La
Martinière, 2004 |
| Christophe
Renault |
Le
coeur plus gros que le ventre dès 13 ans |
Petit
à Petit, 2003 |
Kim
Tran Nhut |
Imbroglius
dès 13 ans |
Magnard,
2004 |
|
Gisèle Bienne |
La
Petite Maîtresse dès 13 ans |
Ecole
des loisirs, 2003 |
| Laurence
Binet |
Le
Chardon Tchétchène dès 11 ans |
Syros,
2003 |
| Cédric
Erard |
J'ai
pas sommeil dès 14 ans |
Ecole
des loisirs, 2003 |
|
Jean-Jacques Greif |
Nine
Eleven dès 13 ans |
Ecole
des loisirs, 2003 |
| Jérôme
Lambert |
Tous
les garçons et les filles dès 14 ans |
Ecole
des loisirs, 2003 |
|
Moka |
Jeu
Mortel dès 13-14 ans |
Ecole
des loisirs, 2003 |
|
Xavier-Laurent Petit |
Les
yeux de Rose Andersen dès 12 ans |
Ecole
des loisirs, 2003 |
|
D. Piatek/Y. Hamonic |
Le
cercle d'or dès 13 ans / T.1 & 2 |
Petit
à Petit, 2003 |
|
Christian Poslaniec |
Mystérieux
délits dès 13-14 ans |
Ecole
des loisirs, 2003 |
Leïla Sebbar
|
La
Seine était rouge dès 15 ans |
T.
Magnier, 2003 |
|
Sylvie Weil |
La
fille du roi Salomon
Le miroir d'Elvina dès
13 ans |
Ecole
des loisirs |
|

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