Le roman pour ados
une question d’existence

Editions du Sorbier, 2005


Le roman pour ados : mouvement littéraire ou opération monétaire ?

Tout au long de cet ouvrage précieux, Josée Lartet-Geffard offre un regard passionné sur un authentique mouvement littéraire qui va s’amplifiant depuis quelques décennies : une littérature à part entière (en dépit de l'indifférence dédaigneuse de nombre de media), d’autant moins aisée à définir qu’elle s’adresse officiellement à des lecteurs à mi-parcours entre l’enfance et l’âge adulte.

Plutôt que d'asséner des réponses tranchées, l’auteure progresse par questionnements, des interrogations ouvertes qui ne cessent d’en engendrer d’autres, créant une vision protéiforme de l’artefact que l’on intitule, par défaut, «roman pour ados» - une appellation qui met en relief le destinataire, la cible, « commerciale » en quelque sorte… L’auteure va cependant au-delà de l’idée que cet étiquetage ne serait là que pour mieux tenter le lecteur potentiel – et analyse, selon un ordre rigoureux, ce que la notion renferme, explore plusieurs pistes, sans a priori, en s’appuyant justement sur ses lectures, sur des paroles d’auteurs et sur les multiples réflexions qui semblent lui venir d’emblée à l’esprit – sans que cette spontanéité n’ôte à l’ensemble son caractère assurément didactique. Elle s’interroge sur la réalité de la notion («la littérature pour ados existe-t-elle ?»), sur ses aspects historiques et sur les priorités éditoriales (que privilégie-t-on ? le genre, les thèmes, l’écriture ?), et ponctue ses remarques de longues citations d’auteurs et d’éditeurs pour la jeunesse (Thierry Lenain, Geneviève Brisac, Sylvie Gracia, Christian Lehmann, Gudule, Marie-Aude Murail, Jean-Claude Nozière pour ne citer qu’eux).

Allons plus loin encore

Que peuvent apporter ces romans, que la littérature tout court n’apporterait pas ? Ou plutôt, est-il nécessaire d’apposer systématiquement des étiquettes génériques, thématiques, d’enfermer la littérature dans de petits tiroirs que les auteurs seraient censés remplir consciencieusement et vers lesquels chaque lecteur, uniquement selon son âge, serait obligatoirement dirigé ? Les plus belles découvertes ne se font-elles pas hors des sentiers battus, au hasard d’une rencontre entre un livre et son lecteur ? Les frontières entre les genres et les registres sont souvent ténues, et n’ont pas toujours lieu d’exister. En France, par exemple, on a longtemps enfermé des ouvrages et leurs auteurs dans la catégorie «jeunesse» — limitant implicitement leur accès à un plus large lectorat ; citons, entre autres, Charles Dickens ou Jonathan Swift, dont la majorité des œuvres ne sont certainement pas accessibles à 10 ou 11 ans… De même, les romans de Jules Verne, qui envahissent les rayons jeunesse des librairies depuis plusieurs mois maintenant, ont-ils été écrits à l’intention de jeunes lecteurs ? Est-il légitime de les proposer tous aux enfants ? Il reste que l’on trouve la plupart de ces ouvrages dans des collections jeunesse, avec des indications d’âge auxquelles il ne faut pas forcément se fier…
Il en est de même pour le tout récent Incident du chien pendant la nuit de Mark Haddon – que l’on a voulu faire paraître simultanément sous deux couvertures différentes, commerce oblige, alors que l’auteur s’évertuait à répéter que son roman n’était pas destiné à de jeunes lecteurs… Les éditeurs anglophones puis francophones n’ont pas entendu cet appel, voyant là une double source de profit potentiel, quand bien même l’univers, l’humour et les souffrances du jeune Christopher ne peuvent être appréhendés par des lecteurs de 10 ou 11 ans (c’est l’inverse qui s’est produit pour Harry Potter… grand bien lui fasse ! ) ; les ados, quant à eux, auraient tout aussi bien pu découvrir ce roman sous sa couverture « adulte ».

C’est ainsi que des ouvrages sans public déterminé sont soudain catégorisés, classifiés, un peu comme les individus : l’adolescence, ne l'oublions pas, est aussi une construction sociétale, dont les multiples facettes sont entretenues par une publicité toujours plus agressive ; bien entendu, on ne saurait nier que c’est l’âge mouvant de tous les possibles, mais dans le même temps, un «adolescent» de 18 ans n’attend pas la même chose de la littérature que celui de 13 ans… Il en est de même pour les clivages entre les genres, là encore alimentés par des étiquettes éditoriales : quand certaines collections mettent en évidence, à l’aide, par exemple, d’une tranche rose bonbon, que ces ouvrages-là sont réservés aux filles et, par conséquent, implicitement « interdits » aux garçons… !

Prescrire n’est jamais recommandable – et il faut faire confiance au lecteur, jeune ou non, capable de se détourner de lui-même d’un ouvrage qu’il jugerait difficile à lire et à comprendre, ou bien trop simple et sans intérêt ; si l’on veut que la lecture demeure avant tout un acte intrinsèquement lié au plaisir qui en découle, il faut accepter de laisser tomber les barrières de temps en temps... Jean-Paul Nozière exprime parfaitement ce sentiment : "Il y a de bons romans et de mauvais et il ne devrait y avoir que ça, c'est à dire un texte qu'un lecteur, quel que soit son âge, éprouve du plaisir à lire." De même, Jean-Jacques Greif montre que les les frontières sont capables de s'estomper quand il constate "dans les salons du livre que mes lecteurs adultes sont aussi nombreux que mes lecteurs enfants."

La plupart des auteurs qui ont été sollicités le disent sans ambages : ils n'écrivent pas avec un destinataire fixe en tête ; leurs romans sont classés "pour adolescents", mais cela relève, semble-t-il, davantage d'un choix éditorial ou d'un sentiment post-créatif ; et la plupart des écrivains "jeunesse" disent "écrire vraiment et pas pour telle ou telle catégorie de lecteurs" (JP Nozière) ; Christian Lehmann d'ajouter : "Je n'écris pas pour des publics mais pour des lecteurs que je ne connais pas et dont je ne présume rien." Car, comme l'affirme Jean Molla : "un travail littéraire doit s'affranchir de la notion de cible." Ecoutons aussi le bon sens de Gudule : "si mes livres accrochent les ados, c'est tout simplement parce que ma propre adolescence est toujours vivace en moi."
C'est à partir de là que l'auteure analyse, dans un autre chapitre, les deux courants majeurs de cette littérature : un mouvement réaliste ("des textes dont l'univers de référence se rapproche de celui des lecteurs", des "romans miroirs" en quelque sorte, et dans lesquels le lecteur peut se retrouver) qui a une fonction "d'accompagnement" du quotidien ; et un second courant, qu'elle intitule "fantastique", une littérature "fortement marquée par le registre imaginaire." Dans le même temps, on sait par expérience que ce sont les romans qui oscillent entre les deux courants qui font le plus souvent mouche : il est bon de se plonger dans des univers où l'on peut transposer sa propre expérience et établir des analogies et l'anthropologue Michèle Petit, citée par l'auteur, nous met en garde à propos du mouvement "réaliste" : "Une trop grande proximité peut même se révéler inquiétante, intrusive, enfermante..."

Josée Lartet-Geffard, on l'aura compris, permet à chacun d'approfondir sa réflexion, et son ouvrage, essentiellement réservé au lecteur adulte, bénéficie cependant d'une mise en page claire et aérée et les adolescents aussi pourront s'y référer et s'interroger à leur tour sur cette littérature si spécifique, qui mérite tout notre attention, notre admiration mais aussi notre vigilance : car il est aisé de se laisser enfermer dans des règles dictées par le tout économique, paradoxalement incompatibles avec la vraie littérature, pas seulement distrayante mais surtout capable de produire du sens, de nourrir notre réflexion et de créer des échos durables dans nos esprits...

B. Longre
(juin 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.lamartiniere.fr/

Sélection de romans "pour ados" et adultes aussi...

Olivier Adam

Comme les doigts de la main dès 13 ans
Sous la pluie dès 12 ans
Ecole des loisirs

Blue Balliett

L’énigme Vermeer dès 12 ans

Nathan, 2005

Azouz Begag
Howard Buten

Le Gone du Chaâba dès 12-13 ans
Quand j'avais cinq ans, je m'ai tué

Seuil Jeunesse, 2005

Viviane Moore

Le seigneur sans visage dès 11 ans Flammarion, 2005

Nicole Parrot

Treize étranges histoires dès 12 ans Seuil jeunesse , 2005
BjØrn Sortland 12 choses à faire avant la fin du monde
dès 12 ans
T. Magnier, 2005
 

Kate Banks

Ne fais pas de bruit dès 14 ans Gallimard, 2004
Anne-Laure Bondoux La vie comme elle vient dès 12 ans L'Ecole des loisirs, 2004

Arnaud Cathrine

Faits d'hiver dès 13 ans Ecole des loisirs, 2004

Jack Chaboud

Sous les sables d'Afghanistan dès 12 ans Le Jasmin , 2004

Robert Cormier

Huit plus une dès 12 ans Ecole des loisirs, 2004

Alain Devalpo

La pêche miraculeuse dès 11 ans Syros, 2004

Cédric Erard

Mémoires d'une sale gosse dès 14 ans Ecole des loisirs, 2004

Monika Feth

Vol, envol dès 13 ans T. Magnier, 2004

Marcello Fois

Ce que tu m'as dit de dire dès 13 ans Gallimard, Scripto 2004

Jo Hoestlandt

Miriam ou les voix perdues dès 13 ans Syros, 2004

Christophe Lambert

La loi du plus beau dès 13 ans Mango, 2004

Marie-Aude Murail

Simple dès 12 ans Ecole des loisirs, 2004

Jean-François Nahmias

Titus Flaminius dès 14 ans A. Michel jeunesse, 2005

Jean-paul Nozière

Tu seras la risée du monde dès 13 ans La Martinière, 2004

Christophe Renault

Le coeur plus gros que le ventre dès 13 ans Petit à Petit, 2003

Kim Tran Nhut

Imbroglius dès 13 ans Magnard, 2004
Gisèle Bienne La Petite Maîtresse dès 13 ans Ecole des loisirs, 2003
Laurence Binet Le Chardon Tchétchène dès 11 ans Syros, 2003
Cédric Erard J'ai pas sommeil dès 14 ans Ecole des loisirs, 2003
Jean-Jacques Greif Nine Eleven dès 13 ans Ecole des loisirs, 2003
Jérôme Lambert Tous les garçons et les filles dès 14 ans Ecole des loisirs, 2003
Moka Jeu Mortel dès 13-14 ans Ecole des loisirs, 2003
Xavier-Laurent Petit Les yeux de Rose Andersen dès 12 ans Ecole des loisirs, 2003
D. Piatek/Y. Hamonic Le cercle d'or dès 13 ans / T.1 & 2 Petit à Petit, 2003
Christian Poslaniec Mystérieux délits dès 13-14 ans Ecole des loisirs, 2003
Leïla Sebbar
La Seine était rouge dès 15 ans T. Magnier, 2003

Sylvie Weil

La fille du roi Salomon
Le miroir d'Elvina dès 13 ans
Ecole des loisirs

   
   
   
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