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Tourner
autour de la mort
La fête
est finie ; la scène largement vide. Portes closes, silence
hostile : le monde ne veut plus du roi Lear et de son gâtisme
haineux. Mais le vieillard n’acceptera pas sans mal son sort
sur terre : s’il a eu, lui, le beau geste tragique de reconnaître
sa fin proche, il refuse que les autres, qui plus est ses filles,
l’enferment dans cette seule hypostase d’un cadavre
royal – et le voici (Michel Piccoli) mesquin, tyrannique,
burlesque, odieux, presque pitoyable et pourtant exécrable…Un
ars moriendi est-il possible dans un monde fourbe ? Savoir
mourir, certes, c’est admettre que les autres peuvent se passer
de vous, voire seront mieux sans vous, mais en dernière instance,
pourquoi leur rendre ce service ? Pièce où l’on
ne meurt jamais, drame de la mort trop tardive, Le Roi
Lear montre un homme qui n’a plus sa place parmi
les siens, un père quittant ses enfants, redevenu enfant
lui-même, un roi réduit à mendier, un roi qui
n’est plus qu’un homme, voire moins qu’un homme
(annonçant Le Roi se meurt de Ionesco),
contournant la mort jusqu’à trouver dans la folie un
sursis précieux.
Le chef d’œuvre
reste un chef d’œuvre, même transposé dans
l’Amérique mafieuse des années 1930. La mise
en scène d’André Engel, trouvant un allié
dans la traduction de Jean-Michel Déprats, travaille avec
succès à ouvrir la pièce à notre imaginaire
contemporain, sans trop verser dans le ludique (mais que faire du
bain de sang final ?), et fort d’une troupe de très
haut niveau (mentionnons, outre Monsieur Piccoli, Gérard
Desarthe, ou Jérôme Kircher) ; surtout, entre la cassure
originelle et le chaos final, la scénographie, on ne peut
plus forte, confine les personnages aux bords de la scène,
loin du public, et tourne autour d’un large centre vide et
désolé comme la mort – que le spectateur, sur
le quatrième bord, est puissamment amené à
contempler à son tour, dans un impressionnant exercice de
participation distanciée.
Nicolas
Cavaillès
(mai
2006)
Texte
français Jean-Michel Déprats ; version
scénique André Engel et Dominique Muller ;
dramaturgie Dominique Muller ; scénographie
Nicky Rieti ; lumière André
Diot ; costumes Chantal de la Coste-Messelière
; son Pipo Gomes ; musique Pipo
Gomes et Philippe Figueira
Avec
Nicolas Bonnefoy, Rémy Carpentier, Gérard
Desarthe, Jean-Paul Farré, Jean-Claude Jay, Jérôme
Kircher, Gilles Kneusé, Arnaud Lechien, Lucien Marchal, Lisa
Martino, Julie-Marie Parmentier, Michel Piccoli, Anne Sée,
Gérard Watkins et Sylvain Brizay, Gérard Cohen, Antoine
Ehrhard, Gilles Hollande, Renaud Leon, Jean-Laurent Parisot, François
Zani .
Production : Odéon – Théâtre de l’Europe,
Le Vengeur Masqué, MC2 : Maison de la Culture de Grenoble.

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