Le Roi Lear
de William Shakespeare
mise en scène d’André Engel

TNP, Villeurbanne
du 30 mai au 9 juin 2006



Tourner autour de la mort

La fête est finie ; la scène largement vide. Portes closes, silence hostile : le monde ne veut plus du roi Lear et de son gâtisme haineux. Mais le vieillard n’acceptera pas sans mal son sort sur terre : s’il a eu, lui, le beau geste tragique de reconnaître sa fin proche, il refuse que les autres, qui plus est ses filles, l’enferment dans cette seule hypostase d’un cadavre royal – et le voici (Michel Piccoli) mesquin, tyrannique, burlesque, odieux, presque pitoyable et pourtant exécrable…Un ars moriendi est-il possible dans un monde fourbe ? Savoir mourir, certes, c’est admettre que les autres peuvent se passer de vous, voire seront mieux sans vous, mais en dernière instance, pourquoi leur rendre ce service ? Pièce où l’on ne meurt jamais, drame de la mort trop tardive, Le Roi Lear montre un homme qui n’a plus sa place parmi les siens, un père quittant ses enfants, redevenu enfant lui-même, un roi réduit à mendier, un roi qui n’est plus qu’un homme, voire moins qu’un homme (annonçant Le Roi se meurt de Ionesco), contournant la mort jusqu’à trouver dans la folie un sursis précieux.

Le chef d’œuvre reste un chef d’œuvre, même transposé dans l’Amérique mafieuse des années 1930. La mise en scène d’André Engel, trouvant un allié dans la traduction de Jean-Michel Déprats, travaille avec succès à ouvrir la pièce à notre imaginaire contemporain, sans trop verser dans le ludique (mais que faire du bain de sang final ?), et fort d’une troupe de très haut niveau (mentionnons, outre Monsieur Piccoli, Gérard Desarthe, ou Jérôme Kircher) ; surtout, entre la cassure originelle et le chaos final, la scénographie, on ne peut plus forte, confine les personnages aux bords de la scène, loin du public, et tourne autour d’un large centre vide et désolé comme la mort – que le spectateur, sur le quatrième bord, est puissamment amené à contempler à son tour, dans un impressionnant exercice de participation distanciée.

Nicolas Cavaillès
(mai 2006)

 

Texte français Jean-Michel Déprats ; version scénique André Engel et Dominique Muller ; dramaturgie Dominique Muller ; scénographie Nicky Rieti ; lumière André Diot ; costumes Chantal de la Coste-Messelière ; son Pipo Gomes ; musique Pipo Gomes et Philippe Figueira

Avec Nicolas Bonnefoy, Rémy Carpentier, Gérard Desarthe, Jean-Paul Farré, Jean-Claude Jay, Jérôme Kircher, Gilles Kneusé, Arnaud Lechien, Lucien Marchal, Lisa Martino, Julie-Marie Parmentier, Michel Piccoli, Anne Sée, Gérard Watkins et Sylvain Brizay, Gérard Cohen, Antoine Ehrhard, Gilles Hollande, Renaud Leon, Jean-Laurent Parisot, François Zani .
Production : Odéon – Théâtre de l’Europe, Le Vengeur Masqué, MC2 : Maison de la Culture de Grenoble.

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