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En
exclusivité au « Champo »
Espace Jacques Tati, 51, rue des Ecoles, Paris Ve
RO.GO.PA.G
vieille chimère d’Italie
Avec le retour
sur les écrans de RO.GO.PA.G,ouvrage collectif chimérique
de 1963, le cinéma italien retrouve ses quartiers de noblesse
dans le Quartier latin.
Le titre acronyme vaut
la peine d’être développé. Les quatre
metteurs de scène de ce « film à sketchs »
variés (présenté au seul « Champo »
de Paris) se nomment en effet ROssellini, GOdard, PAsolini et Gregoretti.
Soit la fine fleur du cinéma (trans)alpin des années
60 qui salue au passage le grand absent. Fellini ? « Il
danse », en deux mots d’Orson Welles, l’acteur
vedette de Pasolini dans le sketch La Ricotta.
Succulente ricotta pasolinienne!
Habile recours au procédé du film dans le film, ce
court-métrage se concentre sur une équipe en plein
tournage de la vie du Christ. Dans l’une des plus audacieuses
mises en abyme du cinéma, le romantisme et la poésie
l’emportent sur la provocation (soldée par une condamnation
à quatre mois de prison avec sursis pour blasphème).
Coupable de génie surtout, Pasolini l’artiste illimité
donne toute sa mesure au rôle du créateur (confié
au sculptural Welles). Des plans magnifiques prennent l’humanité
de profil, tordue par les mouvements contraires de ses désirs
et de sa condition. Entre eux, les hommes s’amusent, dansent
le twist entre les prises et rient de leurs costumes de scène
biblique. Ainsi pour vivre au paradis, il suffirait presque de ne
pas y croire…
Le monde selon Pasolini
tourne plutôt en cercle vicieux. La misère et l’abandon
des saltimbanques tranche avec l’opulence et la suffisance
de l’industrie du spectacle. Et la faim taraude jusqu’au
supplice absurde.
Aux yeux avides de l’un des figurants, clochard, le plateau
de cinéma devient donc plateau de fromage. Sur ce terrain
vague des faubourgs de Rome (décor familier de Pasolini),
le pauvre Stracci oublie la scène, les caméras et
les lourdes croix de bois plantées là sur la herbe
folle. Il dévore son fromage de brebis adoré, sa ricotta,
et les victuailles du banquet, juste avant son rappel à l’ordre
pour jouer un crucifié. « Action ! »,
lui crie Welles, les yeux dans les yeux… Monté à
grand-peine sur la croix, le gourmand peut tout juste balbutier
son texte, sans obtenir miséricorde.
L’image,
thème de Rossellini
D’une pièce
à l’autre, la musique dynamise RO.GO.PA.G
et permet de sauter du coq à l’âne
avec joie. En entrée, le chapitre « Pureté
», de Roberto Rossellini, comporte de magistrales séquences.
La simple histoire d’un coup de foudre non réciproque
d’un homme d’affaires américain pour une hôtesse
de l’air italienne paraît une intrigue divertissante,
mais des plus rebattues (cette fois dans un Bangkok de carte postale).
Qu’importe, Rossellini joue à merveille sur le thème
de l’image.
Petite caméra en main, son héroïne naïve
et « pure » (Maria Pia Schiaffino, au visage de madone,
sensuelle) se filme par amour, envoyant les bobines de voyage à
son amant resté en Italie. Ce personnage entre en scène
à mi-parcours pour hériter du film de sa dulcinée.
Le brave jeune homme n’existe que pour visionner ce que le
public vient de voir. Il se confond donc avec le spectateur. Un
autre subtil jeu de film dans le film ! Tout en finesse, les regards
se superposent.
Pour dénouer l’imbroglio sentimental, il faut en définitive
l’oeil d’un psy. En conclusion de l’analyse express,
la jeune femme bien sous tous rapports représente l’idéal
maternel du soupirant frappé du complexe d’Oedipe.
Le couple reste au cœur
des deux derniers chapitres de RO.GO.PA.G
. Comment rabibocher mari et femme atteints de surconsommation
aiguë ? Ugo Gregoretti s’interroge avec humour, taquine
le théâtre et pond en fait une jolie fable. Symbole
de liberté et d’insouciance, « Le Poulet
de grain » ne se compare pas au poulet élevé
en batterie, robotisé. Plus qu’une question de goût,
un rappel de savoir-vivre élémentaire!
Au milieu du tir groupé
italien, Jean-Luc Godard semble manquer de munitions. Avec pour
postulat une catastrophe nucléaire imminente sur Paris, son
« Nouveau Monde » paraît figé,
silencieux et fade. Montées en parallèle, l’ambiance
apocalyptique en ville et la mélancolie (due à une
douloureuse perte sentimentale) affectent un personnage principal
vaporeux, plutôt bavard en voix off. Dans un cinéma
de chambre aux dialogues mystérieux («Je t’ex-aime»),
entrecoupé de visions de rues parisiennes fantomatiques,
le romantisme et l’énergie vitale cohabitent tant bien
que mal.
Projet chimérique, RO.GO.PA.G
montre plus que des sketchs rondement menés. A
40 ans et bien des courants cinématographiques passés,
il mêle les genres, les talents de grands réalisateurs
et les souvenirs en noir et blanc. De ce précieux rappel
en marge des sorties de la semaine, émane le parfum d’un
cinéma romantique, plutôt drôle, un peu esthète,
un peu social… Une spécialité italienne!
François
Cavaillès
(décembre 2003)
François
Cavaillès
est journaliste et critique d'art à Paris. Ancien reporter
en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa (Canada),
il s'intéresse aujourd'hui aux cultures de l'Asie du Sud-Est
et étudie le thaï à l'Institut National des Langues
et Civilisations Orientales de Paris.

http://www.carlottafilms.com
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