Film italien de Roberto Rossellini, Pier Paolo Pasolini, Jean-Luc Godard et Ugo Gregoretti (1963)
Avec Maria Pia Schiaffino, Orson Welles, Ugo Tognazzi, Jean-Marc Bory
durée : 2 h 08.

date de reprise : 17 Décembre 2003

 

En exclusivité au « Champo »
Espace Jacques Tati, 51, rue des Ecoles, Paris Ve

RO.GO.PA.G vieille chimère d’Italie

Avec le retour sur les écrans de RO.GO.PA.G,ouvrage collectif chimérique de 1963, le cinéma italien retrouve ses quartiers de noblesse dans le Quartier latin.

Le titre acronyme vaut la peine d’être développé. Les quatre metteurs de scène de ce « film à sketchs » variés (présenté au seul « Champo » de Paris) se nomment en effet ROssellini, GOdard, PAsolini et Gregoretti. Soit la fine fleur du cinéma (trans)alpin des années 60 qui salue au passage le grand absent. Fellini ? « Il danse », en deux mots d’Orson Welles, l’acteur vedette de Pasolini dans le sketch La Ricotta.

Succulente ricotta pasolinienne! Habile recours au procédé du film dans le film, ce court-métrage se concentre sur une équipe en plein tournage de la vie du Christ. Dans l’une des plus audacieuses mises en abyme du cinéma, le romantisme et la poésie l’emportent sur la provocation (soldée par une condamnation à quatre mois de prison avec sursis pour blasphème). Coupable de génie surtout, Pasolini l’artiste illimité donne toute sa mesure au rôle du créateur (confié au sculptural Welles). Des plans magnifiques prennent l’humanité de profil, tordue par les mouvements contraires de ses désirs et de sa condition. Entre eux, les hommes s’amusent, dansent le twist entre les prises et rient de leurs costumes de scène biblique. Ainsi pour vivre au paradis, il suffirait presque de ne pas y croire…

Le monde selon Pasolini tourne plutôt en cercle vicieux. La misère et l’abandon des saltimbanques tranche avec l’opulence et la suffisance de l’industrie du spectacle. Et la faim taraude jusqu’au supplice absurde.
Aux yeux avides de l’un des figurants, clochard, le plateau de cinéma devient donc plateau de fromage. Sur ce terrain vague des faubourgs de Rome (décor familier de Pasolini), le pauvre Stracci oublie la scène, les caméras et les lourdes croix de bois plantées là sur la herbe folle. Il dévore son fromage de brebis adoré, sa ricotta, et les victuailles du banquet, juste avant son rappel à l’ordre pour jouer un crucifié. « Action ! », lui crie Welles, les yeux dans les yeux… Monté à grand-peine sur la croix, le gourmand peut tout juste balbutier son texte, sans obtenir miséricorde.

L’image, thème de Rossellini

D’une pièce à l’autre, la musique dynamise RO.GO.PA.G et permet de sauter du coq à l’âne avec joie. En entrée, le chapitre « Pureté », de Roberto Rossellini, comporte de magistrales séquences. La simple histoire d’un coup de foudre non réciproque d’un homme d’affaires américain pour une hôtesse de l’air italienne paraît une intrigue divertissante, mais des plus rebattues (cette fois dans un Bangkok de carte postale). Qu’importe, Rossellini joue à merveille sur le thème de l’image.
Petite caméra en main, son héroïne naïve et « pure » (Maria Pia Schiaffino, au visage de madone, sensuelle) se filme par amour, envoyant les bobines de voyage à son amant resté en Italie. Ce personnage entre en scène à mi-parcours pour hériter du film de sa dulcinée. Le brave jeune homme n’existe que pour visionner ce que le public vient de voir. Il se confond donc avec le spectateur. Un autre subtil jeu de film dans le film ! Tout en finesse, les regards se superposent.
Pour dénouer l’imbroglio sentimental, il faut en définitive l’oeil d’un psy. En conclusion de l’analyse express, la jeune femme bien sous tous rapports représente l’idéal maternel du soupirant frappé du complexe d’Oedipe.

Le couple reste au cœur des deux derniers chapitres de RO.GO.PA.G . Comment rabibocher mari et femme atteints de surconsommation aiguë ? Ugo Gregoretti s’interroge avec humour, taquine le théâtre et pond en fait une jolie fable. Symbole de liberté et d’insouciance, « Le Poulet de grain » ne se compare pas au poulet élevé en batterie, robotisé. Plus qu’une question de goût, un rappel de savoir-vivre élémentaire!

Au milieu du tir groupé italien, Jean-Luc Godard semble manquer de munitions. Avec pour postulat une catastrophe nucléaire imminente sur Paris, son « Nouveau Monde » paraît figé, silencieux et fade. Montées en parallèle, l’ambiance apocalyptique en ville et la mélancolie (due à une douloureuse perte sentimentale) affectent un personnage principal vaporeux, plutôt bavard en voix off. Dans un cinéma de chambre aux dialogues mystérieux («Je t’ex-aime»), entrecoupé de visions de rues parisiennes fantomatiques, le romantisme et l’énergie vitale cohabitent tant bien que mal.

Projet chimérique, RO.GO.PA.G montre plus que des sketchs rondement menés. A 40 ans et bien des courants cinématographiques passés, il mêle les genres, les talents de grands réalisateurs et les souvenirs en noir et blanc. De ce précieux rappel en marge des sorties de la semaine, émane le parfum d’un cinéma romantique, plutôt drôle, un peu esthète, un peu social… Une spécialité italienne!

François Cavaillès
(décembre 2003)

François Cavaillès est journaliste et critique d'art à Paris. Ancien reporter en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa (Canada), il s'intéresse aujourd'hui aux cultures de l'Asie du Sud-Est et étudie le thaï à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris.

http://www.carlottafilms.com