La Reine Isabel chantait des chansons d'amour
traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
(Titre original : La Reina Isabel cantaba rancheros)

Editions Métailié, 2003

 

Un premier roman au style burlesque

A l'occasion de la sortie du dernier roman d'Hernan Rivera Letelier, Les trains vont au purgatoire, les Editions Métailié rééditent en format poche le premier ouvrage de l'auteur chilien, La Reine Isabel chantait des chansons d'amour (1997). L'univers familier de l'écrivain est déjà présent dans sa totalité : le désert d'Atacama et les mines de salpêtre qu'il a bien connues, lui qui y a longtemps travaillé avant de suivre des cours du soir pour entreprendre des études secondaires, mais également une foultitude de personnages bigarrés aux noms évocateurs. Rivera Letelier raconte ici la veillée funéraire puis l'enterrement d'Isabel, figure emblématique du désert, Reine des prostituées et des mineurs.

Un beau matin, Isabel est retrouvée morte dans son lit par deux de ses camarades, Fleur de Miche et Nuit d'Enfer ; la nouvelle se propage aussitôt et sème la consternation dans la Compagnie où la prostituée était connue pour sa douceur et son abnégation. Fille de prostituée, abandonnée par sa mère puis recueillie un temps par sa tante, elle n'eut pas d'autre choix que d'utiliser son corps pour subvenir à ses besoins et à ceux de son frère.
Le roman n'est pas une histoire linéaire mais plutôt une galerie de portraits des mineurs et des femmes qu’abrite la dernière Compagnie fréquentée par la Reine Isabel. On trouve ainsi les habitués de cette pute au grand cœur tel Grand Plouc qui partageait sa cabine (sa chambre dans les baraquements de la mine) et qui, déclaré silicosé au troisième degré, est parti acheter un terrain pour "faire reposer sa carcasse (…) dans sa pluvieuse terre natale", Cheval Indien, "onaniste chronique" que seule la Reine Isabel avait la patience de satisfaire ou le Poète d'Artimon, mineur à la vocation littéraire contrariée qui sera chargé de prononcer l'éloge funèbre de sa confidente. Les amies intimes d'Isabel ne sont pas moins hautes en couleur, à l'image de l'Ambulance, "énorme, grandiose, monumentale, ce qu'on appelle une maîtresse pute" ou de Miss Baratin, la seule de la Compagnie à posséder un lit deux places et dont les prestations qui tiennent autant du rite théâtral que de la passe traditionnelle sont accompagnées d'une musique de fond.

Bonne entrée en matière dans l'œuvre d'Hernan Rivera Letelier, La Reine Isabel chantait des chansons d'amour envoûte le lecteur par son style burlesque et coloré, tout en décrivant avec une grande véracité l'aridité du paysage et de la vie dans cette région reculée du Chili, où les prostituées constituent les seules manifestations de la tendresse humaine.

Anne Weber
(avril 2003)

Editions Métailié
http://www.metailie.info/

http://www.letras.s5.com/rivera020102.htm