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Brûlot
poétique
De nos jours
édité dans La Pléiade, Sade est une figure
indissociable du patrimoine des lettres mais, on le sait, il n'en
a pas toujours été ainsi, tout particulièrement
de son vivant : bouc émissaire d'une noblesse qui dissimulait
hypocritement sa décadence, puis rejeté par les révolutionnaires
puritains et versatiles et enfin par le Consulat et l'Empire, Sade
n'a jamais cessé d'être un paria ; calomnié,
détesté, craint et censuré, et surtout embastillé
maintes et maintes fois, il ne connut, entre trente-deux et soixante-quatorze
ans, que douze années de liberté... Depuis sa réhabilitation
par les surréalistes, l'image diabolique du marquis, libertin
notoire, chantre de la démesure, s'est bien adoucie, et plutôt
qu'il ne répulse, le personnage inspire désormais
d'autres écrivains ; Rikki Ducornet impose ici sa propre
rêverie du personnage Sade, dans une tentative (réussie)
d'humanisation du "monstre".
Dans ce roman étrange qui se déroule durant la Terreur,
alors que Sade est une nouvelle fois incarcéré, la
romancière américaine invente un personnage brillant,
Gabrielle, une éventailliste féministe, amie et alter
ego du Marquis. Ce dernier est enchanté par ses créations
exquises et par l'érudition et la vivacité d'esprit
de Gabrielle. Ces deux êtres partagent un fort désir
de liberté, extrême pour le Marquis et plus prudent
pour l'éventailliste, ainsi qu'un goût immodéré
pour la lecture et l'écriture. Sa "belle olive verte"
lui rend parfois visite en prison, mais ce sont surtout ses lettres
qui réconfortent Sade et lui font supporter son enfermement
; tous deux ont rêvé un projet littéraire commun,
un livre inachevé qui narre les atrocités commises
au Yucatan, dans le nouveau monde, par un inquisiteur espagnol,
l'évêque Diego de Landa (1524-1574). Un livre pourtant
néfaste car ce manuscrit, de même que son amitié
contre nature (mais toute platonique) pour le marquis, sont à
la source de l'arrestation de Gabrielle.
Son interrogatoire
par le Comité de sécurité publique forme la
première partie du roman ; devant le tribunal révolutionnaire,
elle est contrainte de lire les lettres signées de Sade,
puis de relater dans le détail leur amitié et leur
travail commun. De la même façon, Sade, depuis sa cellule,
se remémore ou relit les lettres de Gabrielle, y imbriquant
ses propres commentaires et de longs monologues où se libèrent
ses obsessions gastronomiques et sa rage d'être enfermé
(tandis que Restif de la Bretonne, ce "chien fortuné",
court les rues de Paris) : il clame sa haine des prêtres,
réitère son mépris de Dieu et "de ses
sales commandements" et maudit une révolution qui
castre les esprits de leurs idées et en bannit l'imagination.
Il est bien sûr surtout question de cette imagination déraisonnable,
débridée à laquelle il se raccroche, paradoxalement
la seule arme qu'il possède encore face à la déraison
d'une révolution sanglante : "Notre révolution
aurait pu se dérouler sans effusion de sang, avec imagination,
avec grâce : et qu'au lieu de brûler, mon Paris aurait
pu refleurir." dit-il, alors que sous ses fenêtres,
les bourreaux d'un jour perdent leur tête le lendemain...
De même,
Sade se défend des crimes odieux dont on l'a accusé
auparavant (en particulier des deux "affaires" de 1768
et de 1772) car contrairement à l'évêque Landa
ou à Robespierre, lui n'a jamais fait "qu'imaginer
la barbarie". Subversif et marginal, il l'est par obligation
: "s'ils ne voulaient pas que je rêve tant de cauchemars,
ils n'avaient qu'à ne point m'enfermer !"...
Les mots que Rikki Ducornet met sous la plume chaotique ou dans
la bouche rageuse de son Sade sonnent justes, et sont ceux d'un
homme brisé par des années d'emprisonnement, qui affirme
sa philosophie pessimiste jusqu'à plus soif ; on se laisse
séduire par la frénésie de cette vision authentique
d'un homme meurtri et par sa dérision qui ne connaît
aucune limite ; une écriture qui est un exutoire autodestructif
et qui trouve son apogée dans le blasphème, le sacrilège
et dans son obsession pour les listes infinies qu'il concocte, décrivant
son Paris rêvé, d'interminables banquets et les pittoresques
plaisirs de la chair.
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Dans le
même temps, à travers le personnage de Gabrielle
et sa relation amoureuse (bien entendu considérée
comme perverse) avec Olympe
de Gouges, l'auteure met à jour les contradictions
d'une révolution où les citoyennes n'ont que
peu de droits, sauf celui d'être guillotinées...
C'est ainsi que finira Olympe l'émancipée qui,
en 1791, avait proposé une Déclaration des droits
de la femme et de la citoyenne. L'intrusion de ce nouveau
personnage lui aussi excessif n'est que logique dans le contexte
de ce roman, où soufflent les âmes de personnalités
s'apparentant à des ouragans que le monde et la société
cherchent à brider ; poétique et brûlant,
à l'image du sulfureux marquis, L'éventail
du marquis de Sade est une ode à la nécessité
d'écrire et au droits inaliénables de l'imagination.
B.Longre
(avril 2002)
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Marquis de Sade
http://desade.free.fr/
Du
même auteur, au Serpent à Plumes
Le Jeu d'échecs en ivoire, 1998
Les feux de l'orchidée, 1999
Phosphore au pays des rêves, 2000
Olympe
de Gouges
http://perso.club-internet.fr/la_pie/forgenot/olympe.htm
Rikki
Ducornet
http://www.altx.com/interviews/rikki.ducornet.html
http://www.centerforbookculture.org/dalkey/backlist/ducornet.html
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