L'éventail du marquis de Sade
traduit de l'anglais par Guy Ducornet
Le Serpent à Plumes, 2002

collection fiction étrangère

The Fan-Maker's Inquisition
(1999)

 

 

 

Brûlot poétique

De nos jours édité dans La Pléiade, Sade est une figure indissociable du patrimoine des lettres mais, on le sait, il n'en a pas toujours été ainsi, tout particulièrement de son vivant : bouc émissaire d'une noblesse qui dissimulait hypocritement sa décadence, puis rejeté par les révolutionnaires puritains et versatiles et enfin par le Consulat et l'Empire, Sade n'a jamais cessé d'être un paria ; calomnié, détesté, craint et censuré, et surtout embastillé maintes et maintes fois, il ne connut, entre trente-deux et soixante-quatorze ans, que douze années de liberté... Depuis sa réhabilitation par les surréalistes, l'image diabolique du marquis, libertin notoire, chantre de la démesure, s'est bien adoucie, et plutôt qu'il ne répulse, le personnage inspire désormais d'autres écrivains ; Rikki Ducornet impose ici sa propre rêverie du personnage Sade, dans une tentative (réussie) d'humanisation du "monstre".

Dans ce roman étrange qui se déroule durant la Terreur, alors que Sade est une nouvelle fois incarcéré, la romancière américaine invente un personnage brillant, Gabrielle, une éventailliste féministe, amie et alter ego du Marquis. Ce dernier est enchanté par ses créations exquises et par l'érudition et la vivacité d'esprit de Gabrielle. Ces deux êtres partagent un fort désir de liberté, extrême pour le Marquis et plus prudent pour l'éventailliste, ainsi qu'un goût immodéré pour la lecture et l'écriture. Sa "belle olive verte" lui rend parfois visite en prison, mais ce sont surtout ses lettres qui réconfortent Sade et lui font supporter son enfermement ; tous deux ont rêvé un projet littéraire commun, un livre inachevé qui narre les atrocités commises au Yucatan, dans le nouveau monde, par un inquisiteur espagnol, l'évêque Diego de Landa (1524-1574). Un livre pourtant néfaste car ce manuscrit, de même que son amitié contre nature (mais toute platonique) pour le marquis, sont à la source de l'arrestation de Gabrielle.

Son interrogatoire par le Comité de sécurité publique forme la première partie du roman ; devant le tribunal révolutionnaire, elle est contrainte de lire les lettres signées de Sade, puis de relater dans le détail leur amitié et leur travail commun. De la même façon, Sade, depuis sa cellule, se remémore ou relit les lettres de Gabrielle, y imbriquant ses propres commentaires et de longs monologues où se libèrent ses obsessions gastronomiques et sa rage d'être enfermé (tandis que Restif de la Bretonne, ce "chien fortuné", court les rues de Paris) : il clame sa haine des prêtres, réitère son mépris de Dieu et "de ses sales commandements" et maudit une révolution qui castre les esprits de leurs idées et en bannit l'imagination. Il est bien sûr surtout question de cette imagination déraisonnable, débridée à laquelle il se raccroche, paradoxalement la seule arme qu'il possède encore face à la déraison d'une révolution sanglante : "Notre révolution aurait pu se dérouler sans effusion de sang, avec imagination, avec grâce : et qu'au lieu de brûler, mon Paris aurait pu refleurir." dit-il, alors que sous ses fenêtres, les bourreaux d'un jour perdent leur tête le lendemain...

De même, Sade se défend des crimes odieux dont on l'a accusé auparavant (en particulier des deux "affaires" de 1768 et de 1772) car contrairement à l'évêque Landa ou à Robespierre, lui n'a jamais fait "qu'imaginer la barbarie". Subversif et marginal, il l'est par obligation : "s'ils ne voulaient pas que je rêve tant de cauchemars, ils n'avaient qu'à ne point m'enfermer !"...
Les mots que Rikki Ducornet met sous la plume chaotique ou dans la bouche rageuse de son Sade sonnent justes, et sont ceux d'un homme brisé par des années d'emprisonnement, qui affirme sa philosophie pessimiste jusqu'à plus soif ; on se laisse séduire par la frénésie de cette vision authentique d'un homme meurtri et par sa dérision qui ne connaît aucune limite ; une écriture qui est un exutoire autodestructif et qui trouve son apogée dans le blasphème, le sacrilège et dans son obsession pour les listes infinies qu'il concocte, décrivant son Paris rêvé, d'interminables banquets et les pittoresques plaisirs de la chair.

Dans le même temps, à travers le personnage de Gabrielle et sa relation amoureuse (bien entendu considérée comme perverse) avec Olympe de Gouges, l'auteure met à jour les contradictions d'une révolution où les citoyennes n'ont que peu de droits, sauf celui d'être guillotinées... C'est ainsi que finira Olympe l'émancipée qui, en 1791, avait proposé une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. L'intrusion de ce nouveau personnage lui aussi excessif n'est que logique dans le contexte de ce roman, où soufflent les âmes de personnalités s'apparentant à des ouragans que le monde et la société cherchent à brider ; poétique et brûlant, à l'image du sulfureux marquis, L'éventail du marquis de Sade est une ode à la nécessité d'écrire et au droits inaliénables de l'imagination.

B.Longre
(avril 2002)



Marquis de Sade
http://desade.free.fr/

Du même auteur, au Serpent à Plumes
Le Jeu d'échecs en ivoire, 1998
Les feux de l'orchidée, 1999
Phosphore au pays des rêves, 2000

Olympe de Gouges
http://perso.club-internet.fr/la_pie/forgenot/olympe.htm

Rikki Ducornet
http://www.altx.com/interviews/rikki.ducornet.html
http://www.centerforbookculture.org/dalkey/backlist/ducornet.html