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Rencontre
autour du travail d’Elina
Brotherus et de celui de Riikka Ala-Harja.
à
la bibliothèque de Sotteville-lès-Rouen
le mardi 29 mars 2005 à 18h
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Ida
l'indécise
Comme dans Tom
Tom Tom (premier roman de l’auteure finlandaise
à avoir été publié en français,
par les éditions Gaïa), la narratrice est une jeune
femme en décalage avec le reste du monde et, à l'en
croire, volontairement en retrait. L’histoire personnelle
et familiale d’Ida, certes très singulière,
influe sur sa vie d’adulte à tel point que faire le
deuil de l'enfance — pourtant révolue — paraît
comme insurmontable : sa naissance en Namibie, pays décidément
trop lointain dans l’espace et le temps pour qu’elle
s’y sente rattachée d’une quelconque manière
; l’unique voyage en avion, à l’âge de
trois ans, qui l’a amenée jusque dans les bras de Kati,
sa mère adoptive finlandaise, ouvrière communiste
(« l’idéologue en chef »), fervente
admiratrice de Rosa Luxemburg ; son frère Ivar, adopté
lui aussi, d’origine russe (« un Popov »,
devenu publicitaire, obsédé par son agence, et dont
le matérialisme est tout aussi exacerbé que l'est
le militantisme de Kati) ; enfin, sa propre déroute professionnelle
— couturière dont les talents n'intéressent
personne, elle accumule les emplois précaires.
Ida s'est construite à travers la relation et les sentiments
ambivalents qu’elle éprouve pour sa mère finlandaise,
mais son sentiment d'identité repose aussi sur un grand vide,
ressenti lorsqu’elle se prend à imaginer, faute de
les connaître, ses parents biologiques, dont elle parle avec
un humour teinté d'amertume ; la couleur de sa peau («
Moi je suis noire tout le temps… », couleur si
rare en Finlande...) ne cesse de la ramener sur le chemin d'une
quête sans fin — incitation à remonter le temps,
percer l'énigme de ses origines, voire réinventer
sa propre conception, en multipliant les interprétations,
graves ou légères. «C’est une histoire
simple, même si j’ai forcément un père,
tout noir par-dessus le marché» se dit-elle, et
de songer, pragmatique : « Pour m’engendrer, il
n’y a pas eu besoin de doctrine luthérienne nordique
ni de la charité biblique de la mission (allez donc
et faites), mais de deux Noirs du coin, pour s’unir joyeusement
(ils sont allés, ils ont fait) ». Quand
elle se retrouve devant Kati, un sentiment d'admiration et d'incompréhension
mêlées l'envahit : « Pourquoi une femme sans
homme ressent-elle le besoin de faire venir d’autres pays
des enfants tout faits qui vont lui gâcher la vie, alors qu’elle
pourrait vivre seule et profiter de sa tranquillité ? »
Pour rompre
le cours de sa morne existence, Ida s’est mise à la
plongée ; inscrite à un stage, elle choisit un partenaire
inoffensif mais bien utile, Halo (« un homosexuel râblé
» qui « aura la force de repêcher sa
partenaire »), avec lequel elle plonge en duo dans les
sombres eaux du golfe de Botnie. C’est ainsi qu’elle
brise sa solitude coutumière, sachant que l’on peut
avoir besoin des autres, mais pas trop : « je n’aime
pas les idées collectives, j’aime mieux gamberger en
solo », dit-elle, montrant à la fois sa lucidité
et son individualisme.
Sa mère a cependant d’autres projets et la persuade
de partir quelques mois à Berlin (ex-RDA, où Kati
a séjourné quelque temps, avant que ne tombe le mur)
pour «voir du pays (…) apprendre de nouvelles choses,
respirer de l’air pur.» Pour Ida, «Changer
d’endroit ne revient pas à changer soi-même.»
et elle compte bien demeurer amarrée au golfe de Botnie…
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Son
hésitation à « couper le cordon »
symbolique qui la relie à une femme qui est sa mère
sans l'être (et, par analogie, à son partenaire
de plongée, Halo) intrigue : cordon ombilical impossible
à trancher ou corde de survie, bien utile pour qui plonge
dans la quasi obscurité ? Ida tergiverse, se rebiffe,
tente de gagner du temps puis « décide d’oser
», de partir à l’aventure : «
Je vais peut-être oser parler aux gens (…) Je
vais oser me risquer, j’y vais, je me jette à l’eau».
Une métaphore choisie avec soin pour parler de son voyage
à venir, car c’est sous l’eau qu’Ida
se sent le mieux, dans le silence glacial où elle apprécie
enfin l’ici et le maintenant — sous la mer, poche
intra-utérine de substitution où enfin elle respire
tout à son aise, en dépit de la rareté
de l’air, élément synonyme d’indépendance
et de bonheur tout au long du roman ; de même, l’air
qu’Ida respire à Berlin, en dépit de la
pollution, demeure «frais à respirer»
; un leitmotiv métaphorique exploité tout du long
avec justesse par l’auteure. |
Ce roman met en scène le dialogue intérieur cocasse
et surprenant entre Ida et Ida : une jeune femme à mi-parcours
entre enfance et autonomie affective et effective, et les métamorphoses
du personnage se succèdent et se complexifient, emportant
le lecteur dans un univers littéraire sans fioritures ; la
grande liberté de ton, la re-création du discours
intime, les longs monologues, alertes, vivaces – et le message
optimiste, profondément humain, du dénouement en enchanteront
plus d’un.
La grâce de l'écriture de Riikka Ala-Harja naît
en grande partie des nombreuses maladresses narratives, bien évidemment
délibérées (répétitions en abondance,
hésitations multiples, détails au premier abord anecdotiques,
etc.) ; une écriture où se reflètent les fuites
temporaires ou les stratégies d'évitement de la narratrice,
les écarts entre Ida telle qu'elle se veut, et Ida telle
qu'elle est, entre sa vision existentielle et l'objectivité
du monde réel ; Riika Ala-Harja livre quelques clés
en faisant dire à Ida : «Les histoires de ce genre
font tourner le monde, irrationnelles, futiles, absurdes»,
des histoires pourtant irremplaçables, dont l'authenticité
un brin naïve confère sa singularité à
Reposer sous la mer.
Blandine
Longre
(janvier 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.gaia-editions.com
voir
aussi Tom Tom Tom
(Gaïa, 2003)
dans
la même collection
Ambulance de
Johan Harstad (Gaïa 2005)
Autant
en emporte la femme d'Erlend Loe (Gaïa 2005)
On est forcément très gentil
quand on est très costaud
Dag Johan Haugerud (Gaïa, 2004)
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