Reposer sous la mer
traduit du finnois par
Paula et Christian Nabais
Gaïa, collection taille Unique 2004

 

 

Rencontre autour du travail d’Elina Brotherus et de celui de Riikka Ala-Harja.

à la bibliothèque de Sotteville-lès-Rouen
le mardi 29 mars 2005 à 18h

 

Ida l'indécise

Comme dans Tom Tom Tom (premier roman de l’auteure finlandaise à avoir été publié en français, par les éditions Gaïa), la narratrice est une jeune femme en décalage avec le reste du monde et, à l'en croire, volontairement en retrait. L’histoire personnelle et familiale d’Ida, certes très singulière, influe sur sa vie d’adulte à tel point que faire le deuil de l'enfance — pourtant révolue — paraît comme insurmontable : sa naissance en Namibie, pays décidément trop lointain dans l’espace et le temps pour qu’elle s’y sente rattachée d’une quelconque manière ; l’unique voyage en avion, à l’âge de trois ans, qui l’a amenée jusque dans les bras de Kati, sa mère adoptive finlandaise, ouvrière communiste (« l’idéologue en chef »), fervente admiratrice de Rosa Luxemburg ; son frère Ivar, adopté lui aussi, d’origine russe (« un Popov », devenu publicitaire, obsédé par son agence, et dont le matérialisme est tout aussi exacerbé que l'est le militantisme de Kati) ; enfin, sa propre déroute professionnelle — couturière dont les talents n'intéressent personne, elle accumule les emplois précaires.

Ida s'est construite à travers la relation et les sentiments ambivalents qu’elle éprouve pour sa mère finlandaise, mais son sentiment d'identité repose aussi sur un grand vide, ressenti lorsqu’elle se prend à imaginer, faute de les connaître, ses parents biologiques, dont elle parle avec un humour teinté d'amertume ; la couleur de sa peau (« Moi je suis noire tout le temps… », couleur si rare en Finlande...) ne cesse de la ramener sur le chemin d'une quête sans fin — incitation à remonter le temps, percer l'énigme de ses origines, voire réinventer sa propre conception, en multipliant les interprétations, graves ou légères. «C’est une histoire simple, même si j’ai forcément un père, tout noir par-dessus le marché» se dit-elle, et de songer, pragmatique : « Pour m’engendrer, il n’y a pas eu besoin de doctrine luthérienne nordique ni de la charité biblique de la mission (allez donc et faites), mais de deux Noirs du coin, pour s’unir joyeusement (ils sont allés, ils ont fait) ». Quand elle se retrouve devant Kati, un sentiment d'admiration et d'incompréhension mêlées l'envahit : « Pourquoi une femme sans homme ressent-elle le besoin de faire venir d’autres pays des enfants tout faits qui vont lui gâcher la vie, alors qu’elle pourrait vivre seule et profiter de sa tranquillité ? »

Pour rompre le cours de sa morne existence, Ida s’est mise à la plongée ; inscrite à un stage, elle choisit un partenaire inoffensif mais bien utile, Halo (« un homosexuel râblé » qui « aura la force de repêcher sa partenaire »), avec lequel elle plonge en duo dans les sombres eaux du golfe de Botnie. C’est ainsi qu’elle brise sa solitude coutumière, sachant que l’on peut avoir besoin des autres, mais pas trop : « je n’aime pas les idées collectives, j’aime mieux gamberger en solo », dit-elle, montrant à la fois sa lucidité et son individualisme.
Sa mère a cependant d’autres projets et la persuade de partir quelques mois à Berlin (ex-RDA, où Kati a séjourné quelque temps, avant que ne tombe le mur) pour «voir du pays (…) apprendre de nouvelles choses, respirer de l’air pur.» Pour Ida, «Changer d’endroit ne revient pas à changer soi-même.» et elle compte bien demeurer amarrée au golfe de Botnie…

Son hésitation à « couper le cordon » symbolique qui la relie à une femme qui est sa mère sans l'être (et, par analogie, à son partenaire de plongée, Halo) intrigue : cordon ombilical impossible à trancher ou corde de survie, bien utile pour qui plonge dans la quasi obscurité ? Ida tergiverse, se rebiffe, tente de gagner du temps puis « décide d’oser », de partir à l’aventure : « Je vais peut-être oser parler aux gens (…) Je vais oser me risquer, j’y vais, je me jette à l’eau». Une métaphore choisie avec soin pour parler de son voyage à venir, car c’est sous l’eau qu’Ida se sent le mieux, dans le silence glacial où elle apprécie enfin l’ici et le maintenant — sous la mer, poche intra-utérine de substitution où enfin elle respire tout à son aise, en dépit de la rareté de l’air, élément synonyme d’indépendance et de bonheur tout au long du roman ; de même, l’air qu’Ida respire à Berlin, en dépit de la pollution, demeure «frais à respirer» ; un leitmotiv métaphorique exploité tout du long avec justesse par l’auteure.


Ce roman met en scène le dialogue intérieur cocasse et surprenant entre Ida et Ida : une jeune femme à mi-parcours entre enfance et autonomie affective et effective, et les métamorphoses du personnage se succèdent et se complexifient, emportant le lecteur dans un univers littéraire sans fioritures ; la grande liberté de ton, la re-création du discours intime, les longs monologues, alertes, vivaces – et le message optimiste, profondément humain, du dénouement en enchanteront plus d’un.
La grâce de l'écriture de Riikka Ala-Harja
naît en grande partie des nombreuses maladresses narratives, bien évidemment délibérées (répétitions en abondance, hésitations multiples, détails au premier abord anecdotiques, etc.) ; une écriture où se reflètent les fuites temporaires ou les stratégies d'évitement de la narratrice, les écarts entre Ida telle qu'elle se veut, et Ida telle qu'elle est, entre sa vision existentielle et l'objectivité du monde réel ; Riika Ala-Harja livre quelques clés en faisant dire à Ida : «Les histoires de ce genre font tourner le monde, irrationnelles, futiles, absurdes», des histoires pourtant irremplaçables, dont l'authenticité un brin naïve confère sa singularité à Reposer sous la mer.

Blandine Longre
(janvier 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.gaia-editions.com

voir aussi Tom Tom Tom (Gaïa, 2003)

dans la même collection
Ambulance de Johan Harstad (Gaïa 2005)
Autant en emporte la femme d'Erlend Loe (Gaïa 2005)
On est forcément très gentil quand on est très costaud
Dag Johan Haugerud (Gaïa, 2004)