Tom Tom Tom
traduit du finnois par Jean-Michel Kalmbach
Gaïa, 2003

 

Kokko rêve

La romancière finlandaise Riikka Ala-Harja nous gratifie d'un roman lumineux et atypique, qui laisse au bord du rire et des larmes. Le monde de Kokko (son prénom est Elsa mais "Kokko quelle s'appelle, rien d'autre"), personnage central, est à la fois mélancolique et excentrique, oscillant entre le drame et le burlesque. Kokko est une jeune femme velléitaire, au chômage, indécise sur le tour que peut prendre son existence : elle s'analyse, décortique le réel dans des tentatives vaines de se l'approprier et de le comprendre mieux, puis se réfugie sur une petite île où trône la maison de son père Tom ; ce dernier est revenu d'Afrique depuis peu, après une absence de quatorze années, mais n'a pas eu le temps de dire pardon à sa fille unique avant de perdre tout contrôle de lui-même, de son corps et du langage : il est désormais cloué sur un lit d'hôpital, paralysé à la suite d'une attaque cérébrale, et Kokko lui rend régulièrement visite, même si cela lui coûte.

Des nœuds complexes, créés par une histoire familiale conflictuelle, régissent les relations entre Kokko, Tom et Tina, la mère de Kokko, l'antithèse de sa fille (députée, elle est indépendante, rationnelle et militante et ne comprend pas Kokko). L'esprit de Kokko, quant à lui, vagabonde au gré de sa nostalgie ; elle se rappelle son enfance, le couple mal assorti que formaient ses parents, les visites sur l'île, ses désirs informes, son obsession de la mort et ce sentiment, qui ne l'a pas quittée, de ne jamais être à sa place, d'encombrer ou d'embarrasser les autres (professeurs, parents ou simples passants) par des remarques ou des comportements saugrenus, dictés par son tempérament lunaire. "La vie, ça devait être plein de fougue, ça devait foncer, avec des situations compliquées mais dont on se sort" se dit Kokko, plongée dans une insurmontable léthargie.

De même, elle se reproche sa placidité : "Pourquoi est-ce que j'ai pas dit ce que je pensais, même si ce que je pense, je sais pas tellement bien l'expliquer. J'aurais parlé de ces choses qui restent toujours coincées entre d'autres choses et qu'il faut savoir aller chercher exprès. Pourquoi est-ce que je suis incapable d'aligner les mots dans le bon ordre, il y a donc une telle quantité de mots qu'ils sont infoutus de tomber au bon endroit ?"

Roman d'apprentissage, où chacun des personnages tente de se réconcilier avec ce que la vie peut apporter, Tom Tom Tom est écrit dans un style hors normes : des titres de chapitres qui n'en finissent pas, une syntaxe erratique et des digressions drolatiques qui mettent en relief le cours des pensées des personnages et plus particulièrement la naïveté de Kokko et ses difficultés à s'accepter. La réalité et les objets du quotidien sont comme décortiqués, les moindres détails se muent en visions cubistes et tout semble "librement interprétable", comme les rêves de Kokko, Tom ou Tina. Tom Tom Tom est un drôle de livre, inclassable, qui explore avec une gravité touchante les difficultés à communiquer de trois êtres pourtant soudés les uns aux autres, et à la question centrale ("Est-ce qu'un jour ils se diront quelques chose, ces trois-là, la mère, le père et la fille, une ancienne famille, deux capables de parler et un muet ?") est offerte une réponse teintée d'optimisme.

Blandine Longre
(novembre 2003)

voir aussi Reposer sous la mer (Gaïa, 2004)

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dans la même collection
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