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«
Nous devrions être seuls, dans nos rêves. »
Raconter un
rêve est laborieux ; prétendre le résumer est
parfaitement incongru. On sera donc bien en peine de communiquer
la malsaine délectation avec laquelle on appréhende
Animals, le dernier roman de l’Irlandais
Keith Ridgway. Et pourtant voici un « cauchemar éveillé
» à ne manquer sous aucun prétexte. L’absorber
d’une traite paraît le meilleur moyen de conjurer les
frissons, les vertiges, les questionnements qui éclosent
au bout de chacune de ses phrases.
Dans la songerie
de quel mental dérangé nous sommes-nous fourvoyé
ici ? Assurément dans celui de… Mais au fait, comment
s’appelle-t-il ? Jamais, sauf erreur, celui qui s’exprime
dans ces pages n’indique ne fût-ce que son prénom.
Œil pur, désincarné (nous ignorons tout de son
physique, de son âge), il n’est là que pour rendre
compte des coïncidences troublantes qu’il vit ou qu’il
se crée. Comme cette première mésaventure,
point de départ d’une série de ruptures en cascade,
cette contemplation d’un dérisoire cadavre de souris
dans un caniveau, que le narrateur remarque, détaille, touche
du bout de son stylo, jusqu’à le prendre en photo.
Le pire, c’est qu’il ne faut chercher dans ce geste
ni symbolique profonde ni lecture psychanalytico-trucmuche : nous
sommes confronté à l’instant littéraire
par excellence, si vraisemblable dans son absurdité même
qu’il pourrait être, qu’il est réel.
L’absurde…
Le mot est lâché. En tout cas, celui qui prévaut
chez Ridgway s’apparente davantage aux fragments de certain
vieux garçon pragois plutôt qu’au non-sens beckettien.
Jugeons-en par les multiples références, évidentes
ou occultes, à Kafka.
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L’amant
du narrateur d’abord (les deux couples principaux
évoluent dans le milieu gay) sera invariablement
désigné par la majuscule K. Une de leurs amies
communes, ersatz de Sophie Calle s’échafaudant
un monde parallèle et contingent, planche sur un
«Projet Max» (Brod ?) qui consiste à
s’inventer un frère et à récolter
des témoignages à son sujet auprès
de gens de bonne foi mais crédules qui finalement
soutiendront mordicus avoir très bien connu ce fantôme.
Et, à David, un autre de ses proches obsédé
par le pari fou de fonder une civilisation imaginaire, notre
« Je » ne lance-t-il pas, cruellement : «
Tu perds ton temps. Tu as un merveilleux talent d’écrivain
et tu le gâches. Tu es comme un scarabée sur
le dos. Tu serais capable de passer le reste de ta vie à
décrire les nuages. » ?
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Tout cela ne
dit rien de l’histoire à proprement parler, ni n’en
justifie le titre sibyllin, d’ailleurs conservé en
français à travers un étrange pluriel agrammatical.
Sachez seulement – et vous aurez alors suffisamment d’éléments
pour estimer si vous allez vous précipiter sur cet Odradek
de papier – que Animals est à
n’en pas douter l’une des plus déroutantes mais
aussi l’une des plus brillantes mises en scène de la
schizophrénie contemporaine. L’individu s’y voit
aux prises avec ses manies sordides (à ce propos, le chapitre
intitulé « Limaces » est un absolu du
genre), ses dégoûts irrationnels, son consentement
à l’imposture généralisée. La
montée de sa panique intérieure est proportionnelle
à sa conscience d’appartenir à une société
dont les deux mamelles sont le Risque et le Principe de précaution.
Aux moments de grande densité réflexive, la prose
se fait tranchante, catégorique, afin de restituer cette
hallucination à froid qu’est la vie : « Nous
ignorons tout du monde. Nous vivons sur des surfaces manufacturées,
dans des boîtes où tout est mis à portée
de nos mains On nous enseigne le langage de nos pères. Nous
apprenons à fonctionner d‘une certaine manière
et nous nous exécutons. […] Nous croyons que le monde
nous appartient. Que nous y sommes ancrés par notre histoire,
nos vies et nos villes. Mais, en réalité, nous ne
savons rien. Nous avons oublié ce qu’est le monde,
nous avons oublié la terreur et la menace. […] Nous
nous croyons anciens, mais nous sommes tout nouveaux. Nous nous
croyons en sécurité, mais nous ne le sommes pas. Nous
nous croyons uniques, mais nous sommes cernés. Nous croyons
que nous contrôlons tout, mais nous sommes cernés.
Nous croyons que nous sommes seuls, mais nous sommes cernés
par les animaux. »
Enfin
un auteur qui a saisi la dynamique qui régit nos esprits
modernes, celui de l’injonction paradoxale et de la servitude
intégrée. Son écriture, sa voix, font psychiquement
corps avec notre époque. Car, fait rare, Ridgway a compris
que la littérature n’était pas l’art de
résoudre les énigmes, mais de les énoncer.
Frédéric
Saenen
(mai 2007)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.
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