|
Déambulations
nouvellistiques
Une nouvelle
n’est pas un roman comme les autres… Pour preuve, René
Godenne, qui lui a déjà consacré nombre d’anthologies,
d’ouvrages et de bibliographies critiques, propose aujourd’hui
ce dictionnaire qui se compulse avec plaisir, que l’on soit,
comme son auteur, grand « liseur de nouvelles »,
ou bien moins féru du genre, ou même petit amateur.
Car ce «tour du monde » sous forme de glossaire, émaillé
de citations, de références, d’anecdotes et
de tentatives de définitions, devrait passionner tout lecteur
un tant soit peu intéressé par la fiction, qu’elle
soit brève ou longue.
Pourtant, l’un
des premiers constats de René Godenne est le suivant : «
Les lecteurs, dans leur grande majorité, n’aiment
pas lire des nouvelles ». Défaitisme ou lucidité
? Plus loin, à l’article « nouvelle »,
il écrit : « Comment ce terme peut-il être
autant l’objet de méfiance, de rejet de la part des
éditeurs qui publient peu de nouvelles, des lecteurs qui
en lisent rarement, de la critique qui en parle à peine,
des historiens de la littérature qui l’ignorent ? (…)
L’histoire du genre à travers les siècles c’est
l’histoire d’un handicap jamais comblé. »
Si l’on en croit ces remarques, personne ne lirait de nouvelles
et d’aucuns y verraient de « petits romans
» sans envergure, leur déniant leur valeur générique
et les reléguant au rang de« brouillons »…
Ainsi, André Breton, qui disait : « Je n’ai
jamais écrit de nouvelle, n’ayant de temps ni à
perdre, ni à faire perdre (…) Aujourd’hui, pour
compter écrire ou désirer lire une « nouvelle
», il faut être un bien pauvre diable » (1948).
Des propos plus que surprenants, teintés d’un incompréhensible
mépris. (on en trouvera d’autres à l’entrée
« Bêtisier »… !)
Si l’on
peut répondre que nombre de recueils continuent d’être
publiés (par la plupart des éditeurs de fiction, sans
parler des maisons d’édition qui se spécialisent
dans le genre), on constate néanmoins que la nouvelle ne
jouit pas du même statut que le roman auprès des lecteurs.
Les raisons en sont multiples. Souvent, certains lui préfèrent
le conte (qui serait, contrairement à la nouvelle, «
chargé de sens » pour un Michel Tournier) alors
que selon R. Godenne, un conte est tout simplement « synonyme
de nouvelle » ; d’autres vont arguer qu’à
l’hétérogénéité d’un
recueil de nouvelles, ils préfèrent la cohésion
d’une œuvre « suivie » : un recueil
contraint en effet le lecteur à fournir un effort plusieurs
fois de suite afin d’entrer dans plusieurs histoires, plusieurs
intrigues successives. On pourra cependant rétorquer qu’un
recueil n’est pas nécessairement un éparpillement
de textes et de pensées et peut aussi former un tout, présenter
une cohérence interne, proposer un fil conducteur qui permet
au lecteur de rester dans un univers, une poétique, une thématique
(c’est le cas, par exemple, de Tokyo
: vol annulé de Rana Dasgupta, qui prend le Décaméron
de Boccace pour modèle, avec un récit cadre au sein
duquel s’insèrent les différents récits,
ou de La vie en flammes de Scott Wolven, un recueil où
les motifs narratifs se répètent si bien d’un
récit à l’autre, ou encore – pour citer
un francophone - Quelques nobles causes
pour rébellions en panne et Un
clown s’est échappé du cirque
d’Eric Faye), ce que René Godenne nomme «
recueil-ensemble de nouvelles », un assemblage «
construit sur une unité d’ordre organique »
; des recueils qu’il semble juger trop ambigus à son
goût, en cela qu’ils se rapprochent parfois du roman
et brouillent les frontières génériques.
Justement, hormis
la longueur (et encore, à côté de « novelettes
» de moins d’une page, on trouve des nouvelles de 100
pages…) quels traits distinguent une nouvelle d’un roman
(voire d’une novella…) ? Sa discrétion et son
aspect confidentiel d'abord, malgré ses six siècles
d’existence (le premier recueil français n’est
pas L’Heptaméron de Marguerite de Navarre,
comme on le croit souvent, mais Les Cent Nouvelles Nouvelles,
ouvrage collectif composé entre 1456 et 1467, soit près
d’un siècle plus tôt), l’idée de
« cadre » et de « chute » (procédés
encore répandus aujourd’hui), sa densité…
Toute tentative de définition tranchée échappe
et René Godenne se garde bien d'en proposer une seule.
 |
L’auteur
tâche aussi de trier le bon grain de l’ivraie en
donnant des pistes qualitatives forcément très
subjectives, quand il donne des exemples de ce qu’il considère
comme une « mauvaise nouvelle» («
Quand la nouvelle devient un objet formel. (…) dans
le prolongement du nouveau roman », des textes «
illisibles et distillant l’ennui le plus profond ! »)
; en revanche, il est d’accord avec F.S. Fitzgerald, selon
lequel une nouvelle est « bonne » quand
« elle s’articule autour de moments si grands
et si bouleversants qu’il semble que quiconque ne les
ait jamais saisis. »
Cet ouvrage, qui se préserve de tout dogmatisme et n’impose
aucune vision de théorie littéraire, se lit davantage
comme un vagabondage érudit, une exploration désordonnée
et éclectique d’un univers qui possède plus
de « mille et un visages » et dont l’auteur
propose quelques facettes seulement, avec un objectif en tête
: « faire aimer, faire lire la nouvelle »,
car… « mieux vaut ouvrir un bon recueil qu’un
mauvais roman » ... |
Blandine
Longre
(mai 2008)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique
littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

http://www.editions-rhubarbe.com/
http://www.centrejacquespetit.com/godenne/index.php
derniers
articles
|