Les Sous-sols du Révolu
de Marc-Antoine Mathieu

Futuropolis / Le Louvre, 2006

 

 

Lorsque le sieur Eudes le Volumeur arrive dans ce lieu, le premier jour, c'est un fringant jeune homme, expert de son état, qui doit procéder à l'étude, au répertoire et à l'expertise du fonds, dans la limite de ses moyens et de son temps. En échange, il est doté d'une pension, d'un commis, Léonard, du gîte et du couvert là où il sera.
Le lieu qu'il expertise ? Un bâtiment gigantesque, tentaculaire, presque infini, situé dans « le quartier sud de l'ancien centre de la Cité ». Son nom est multiple mais incertain. On le nomme Le Musée du Révolu, La Muse, louve du Réel, le Voulu démesuré, L'oeuvre du Muselé, le Seul mou du Rêve, ou bien encore l'Or veule du Musée. Quelques esprits audacieux avancent même l'idée que tous ces noms sont des anagrammes du véritable nom du musée qui aurait été oublié.
Eudes le Volumeur se met donc à la tâche, sans relâche, suivi de son fidèle Léonard, visitant les plus profondes fondations du Révolu pour remonter très lentement vers le haut. Il parcourt des lieux insolites et oubliés, des galeries les plus basses jusqu'au Très grand dessin, passant par la salle des fragments, l'atelier de restauration, le département des copies, la réserve de tableaux, les archives, le musée des musées, la salle de l'Icône.
Eudes descend, monte, traverse, surplombe, escalade, navigue, grimpe, se maintient en équilibre, jour après jour, et rencontre toutes sortes de gens invraisemblables : des tuyauteurs, une gardienne passeuse, un mouleur ronfleur dormeur, des archéologues, un archiviste, une femme de ménage poussiéreuse, un restaurateur, des copistes, un responsable du dépôt des cadres, des gardiens de musée en formation, un inventeur et d'autres experts.
Pendant ce périple, Eudes vieillit, sa barbe et ses cheveux s'allongent et blanchissent, comme ceux d'un patriarche et sa silhouette s'est tassée. Viendra-t-il un jour à bout de ce lieu infini qu'il parcourt depuis 16 610 jours ?

Marc-Antoine Mathieu signe là un album en noir et blanc d'une très grande maîtrise. Saluons tout d'abord la qualité de son découpage, précis, cohérent, alternant les vues plongeantes, les mises en abîme, les petites vignettes presque entièrement noires, les perspectives vertigineuses... Ce découpage met en relief le lieu où se déroule le récit, le Musée, qui en est le personnage central, à la fois monstre tentaculaire, despote de l'Absurde, symbole de la mémoire parfois perdue, et grand maître du Temps. Face à lui, les hommes paraissent misèrables et bien présomptuux, qui veulent l'expertiser. Ne jouant pas sur la même échelle de Temps, ils y laissent leurs vies et leurs registres !

Marc-Antoine Mathieu ponctue son récit scandé en chapitres et en indications temporelles, de toutes sortes de variations tirant vers l'absurde et le paradoxe, univers dans lesquels il excelle toujours, ponctuées de clins d'oeil et de références savoureux. On y trouve ainsi des galeries de réserves à moules, étayées par des moules, le noir qui préserve les couleurs afin que « les oeuvres survivent mais les hommes dépérissent. », un département des copies qui donne le vertige et une réplique d'anthologie « Copi est incopiable », quelques considérations sur l'art de l'encadrement, qui pourraient mener, si l'on pousse le paradoxe jusqu'à la « narration picturale séquentielle ».
On se régale tout au long de l'album, consacré à l'Art et à la manière dont on le conserve, avec ce qu'il faut de recul et de discernement pour que jamais ce propos ne soit pompeux ni ennuyeux. Bien au contraire !
Comme l'album Période glaciaire, en 2006, dessiné par Nicolas de Crécy, cet album est le fruit d'une collaboration entre les éditions Futuropolis et le Musée du Louvre, dont il est bien évidemment question.

Catherine Gentile
(février 2007)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

http://www.futuropolis.fr

Bande dessinée - articles