d'Enzo Cormann
(texte et mise en scène)

 

Le texte a paru aux Éditions de Minuit en 2004.

scénographie Catherine Calixte

musique Jean-Marc Padovani

son Jean-Damien Ratel

assistante mise en scène Annabelle Millot

avec Thierry Blanc, Carlo Brandt, Jean-Louis Loca

production Théâtre National de la Colline

 

Sous les masques mortuaires

Réunir Chet Baker (Carlo Brandt), Jean-Michel Basquiat (Jean-Louis Loca), et Bernard-Marie Koltès (Thierry Blanc) sur les mêmes planches, telle est la gageure qu’Enzo Cormann se propose pour explorer l’idolâtrie contemporaine et son caractère mortifère. La révolte de ces anges, prisonniers d’un paradis tout de blancheur et de symétrie, ne surprend pas, verbeuse, vaine et nullement diabolique ; mais leur confrontation, rigide et osée, donne bonne matière à réfléchir, tant sur le drame de la vie que sur le ridicule social.

L’idée de base est certes plus curieuse qu’intéressante, et gratuite sans être ingénieuse. Quelques hasards du calendrier (Basquiat, Koltès et Baker sont morts à quelques mois d’écart), quelque parenté dans les clichés dont les a écrasés (mais tant d’artistes, bons ou mauvais, sont affublés du nom d’ange), et surtout quelque affinité dont Cormann est le seul responsable (chacun ses goûts ; libre à l’auteur de rapprocher un géant du jazz, et un phénomène de la peinture, d’un écrivain qui aura certainement moins marqué son art) : voilà ce que l’on croit sentir derrière le choix de ses trois idoles ennemies de l’idolâtrie, que Cormann manipule en effet comme des statues, comme des objets, sans s’inquiéter de l’aspect patchwork du trio. Koltès, Basquiat, et le mystérieux Chet Baker surtout, sont des entités trop complexes pour ne pas être caricaturés, dépossédés d’eux-mêmes, par une entreprise qui ne les concerne pas individuellement : seul leur nature d’anges, d’icônes culturelles, s’exprime en fait ici, mais il est toujours dangereux de faire parler les silencieux.

Enzo Cormann réussit pourtant le grand écart imposé par son idée de base : s’il est contraint d’avoir un pied dans le superficiel (la culture idolâtre n’approfondit pas, mais se contente de clichés, d’images – eidolon, en grec), aggravé ici et là par le recours détonant à des effets de langage urbain ou de spoken words (car la culture urbaine s’acclimate mal au théâtre traditionnel, voire institutionnel – rappelons que la pièce se joue au TNP, et qu’Enzo Cormann anime le département d’écriture dramatique de l’ENSATT), il fait habilement le lien avec son projet de dialogue des morts intellectuel et désincarné. Aucun pathétique, aucune trame narrative, la pièce tourne, comme le dit Cormann, au « colloque sur la condition angélique », et récupère ce faisant les mêmes défauts de la pesante argutie de Jean-Paul Sartre, Huis-clos, mais Cormann a sans doute des choses à dire, qui valent qu’on s’y arrête et qu’on y médite, d’autant plus que l’on évite heureusement des lourdeurs comme : l’enfer, c’est les idolâtres.

Chacun à son tour, les trois personnages racontent leur décès, convoquent leur art dans un calme pugilat intellectuel, et essaient de soulager leur amertume face à leur condition d’ange, figé pour l’éternité dans la même pose, par ceux-là même qui les adulent, sans la possibilité d’y rien changer, d’y ajouter une ligne, un chorus ou un coup de pinceau (et l’on songe alors aux tristes méditations des anges de Wim Wenders dans Les ailes du désir). Le « colloque », qui s’autorise même de l’explication de texte sur l’explicit d’En attendant Godot, est mené à terme par Koltès, mais malgré la lucidité de l’écrivain (sachant qu’il n’est qu’un ange neutralisé, et, même, qu’une création imputable au seul Enzo Cormann), lucidité que n’ont pas le peintre et le musicien, la pièce consacre, à nos yeux du moins, la faillite des mots devant les arts «concrets» (sons, couleurs…), comme le lamento d’un intellectuel devant l’évidence physiologique.

En dernier lieu, donc, la pièce énonce des arguments qui l’annulent, et l’astuce finale du face à face avec le public (qui entoure la scène étroite) est un peu rapide (le public ne fait-il vraiment que regarder ?). Rien ne vient donner raison à l’écrivain, qui continue post mortem ses vaines interrogations, tandis que Chet Baker, transfiguré par l’expérience du trépas, n’est plus le vieux crooner décomposé qu’il fut, mais un furieux jazzman assoiffé de musique.
Il demeure, par un plaisant paradoxe, que cette pièce marginale et riche parle et séduit ; les mots restent maîtres en leur demeure (puisqu’ils sont la demeure). Dynamique discours sur l’art et sur la mort, vif et dense, porté par trois comédiens solides et complices à souhait, La révolte des anges touche finalement tout un chacun par ses méditations métaphysiques : le sort des anges est le nôtre, sans tambour ni trompette en plus.

Nicolas Cavaillès
(janvier 2005)

Nicolas Cavaillès, spécialiste de l'œuvre de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature, poursuit, après des études de lettres et de philosophie, des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de la création artistique (critique génétique).

http://www.cormann.net/

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