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Compagnie
les Théâtronautes
- avec
Fabrice Lebert
L’Élysée
14 rue Basse Combalot Lyon 7ème
04 78 58 88 25
La cuirasse de l’étrangeté
Monologue narratif
entremêlant l’intense et le risible, Le
Rêve d’un homme ridicule est, selon Bakhtine,
«presque une encyclopédie complète des principaux
thèmes dostoïevskiens» : extrême richesse,
immense profondeur, concentrées avec un laconisme tour à
tour sage et démentiel, tels sont les attributs de ce texte
hors du commun – précisément un de ceux qui
font de Dostoïevski l’un des tout plus grands écrivains
de l’histoire de l’humanité. Qu’en est-il
sur scène ? Le génie de Dostoïevski est de ceux,
universels, qui se prêtent à toutes les aventures avec
générosité…Le comédien «
Théâtronaute » Cédric Zimmerlin n’a
donc eu que trop raison de se lancer dans la mise en scène
pour ce Rêve d’un homme ridicule qui nous emmène
toujours plus loin qu’il n’y paraît.
L’homme ridicule (Fabrice Lebert, seul en scène) a
été conduit, après bien des années de
ridicule mal essuyées par un orgueil fébrile, à
la tentation du suicide, mais c’est là, sur les cimes
du désespoir, que cet homme devenu tranquillement indifférent
au sort du monde comme au sien va rencontrer la morale, l’amour
et la foi (foi en soi, face à Dieu), lors d’un étourdissant
rêve aux multiples métamorphoses et coups de théâtre.
La mise en scène monte en puissance avec le texte et son
personnage, soigneusement ridicule, propulsé de l’insouci
amorphe à la lucidité claquante.
Le suicide comme moyen de connaissance (Cioran
s’y retrouvera fort), la mort comme ouverture à l’éthique,
l’indifférence comme chemin marginal vers l’amour,
au sein d’une humanité trop impliquée, trop
ambitieuse, trop « scientifique » (la connaissance des
lois du bonheur valant mieux que le bonheur)… Derrière
son personnage placide, Dostoïevski propose l’expérience
salutaire de la distanciation.
C’est peut-être là que le jeu de Fabrice Lebert
montre une limite, par manque de pesanteur, de distance avec soi-même
et avec son lyrisme bientôt grandiloquent. Toutefois, passant
calmement du costume au fauteuil, la mise en scène amaigrit
le texte dans sa première partie avant de le muscler, dans
la seconde, lorsque le fauteuil s’ouvre au monde des rêves,
c’est-à-dire avant tout à la mort et à
sa féconde et carnavalesque distanciation ; et ce mouvement
de bascule, s’appuyant sur le coup de théâtre
très réussi de la corruption et de la chute du quatrième
mur, est perpétré dans le parfait respect du texte
(se jouant de la lettre pour en atteindre l’esprit) ; ainsi,
le spectateur est aisément happé par le rythme instauré,
sans pause (que des ruptures), par cette partition haletante à
laquelle Fabrice Lebert se voue avec une force croissante.
La tendance made in ENSATT à explorer le théâtre
au lieu d’en faire est ici mesurée, et l’on peut
saluer le sérieux avec lequel l’œuvre est abordée.
L’on peut sans doute débattre sur la part du ridicule
et de l’ironie dans ce trouble Rêve d’un homme
ridicule : si l’homme demeure ridicule lorsqu’il
rêve, lorsqu’il aime, et lorsqu’il prêche
(habillé d’une cuirasse, tout à la fois robuste
et comique), où se situe la frontière entre folie
et vérité ? Dostoïevski refuse cette frontière,
croyons-nous, pour faire de la vérité une folie -
et non l’inverse, mais l’interprétation de Cédric
Zimmerlin, moins ironique, plus univoque (dirait encore Bakhtine),
se défend avec talent dans cette heure de spectacle inspirée
à laquelle on aurait tort de ne pas s’abandonner.
Nicolas
Cavaillès
(mai 2005)

voir
aussi :
Les
démons (du même auteur)
Herr Paul de de Tankred Dorst, avec Cédric
Zimmerlin
http://www.lelysee.com/
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