de Fedor Dostoïevski
Mise en scène
Cédric Zimmerlin

jusqu'au 14 mai 2005
Théâtre de L'Elysée, Lyo
n

 

Compagnie les Théâtronautes - avec Fabrice Lebert

L’Élysée
14 rue Basse Combalot Lyon 7ème
04 78 58 88 25

 

La cuirasse de l’étrangeté

Monologue narratif entremêlant l’intense et le risible, Le Rêve d’un homme ridicule est, selon Bakhtine, «presque une encyclopédie complète des principaux thèmes dostoïevskiens» : extrême richesse, immense profondeur, concentrées avec un laconisme tour à tour sage et démentiel, tels sont les attributs de ce texte hors du commun – précisément un de ceux qui font de Dostoïevski l’un des tout plus grands écrivains de l’histoire de l’humanité. Qu’en est-il sur scène ? Le génie de Dostoïevski est de ceux, universels, qui se prêtent à toutes les aventures avec générosité…Le comédien « Théâtronaute » Cédric Zimmerlin n’a donc eu que trop raison de se lancer dans la mise en scène pour ce Rêve d’un homme ridicule qui nous emmène toujours plus loin qu’il n’y paraît.
L’homme ridicule (Fabrice Lebert, seul en scène) a été conduit, après bien des années de ridicule mal essuyées par un orgueil fébrile, à la tentation du suicide, mais c’est là, sur les cimes du désespoir, que cet homme devenu tranquillement indifférent au sort du monde comme au sien va rencontrer la morale, l’amour et la foi (foi en soi, face à Dieu), lors d’un étourdissant rêve aux multiples métamorphoses et coups de théâtre. La mise en scène monte en puissance avec le texte et son personnage, soigneusement ridicule, propulsé de l’insouci amorphe à la lucidité claquante.
Le suicide comme moyen de connaissance (Cioran s’y retrouvera fort), la mort comme ouverture à l’éthique, l’indifférence comme chemin marginal vers l’amour, au sein d’une humanité trop impliquée, trop ambitieuse, trop « scientifique » (la connaissance des lois du bonheur valant mieux que le bonheur)… Derrière son personnage placide, Dostoïevski propose l’expérience salutaire de la distanciation.
C’est peut-être là que le jeu de Fabrice Lebert montre une limite, par manque de pesanteur, de distance avec soi-même et avec son lyrisme bientôt grandiloquent. Toutefois, passant calmement du costume au fauteuil, la mise en scène amaigrit le texte dans sa première partie avant de le muscler, dans la seconde, lorsque le fauteuil s’ouvre au monde des rêves, c’est-à-dire avant tout à la mort et à sa féconde et carnavalesque distanciation ; et ce mouvement de bascule, s’appuyant sur le coup de théâtre très réussi de la corruption et de la chute du quatrième mur, est perpétré dans le parfait respect du texte (se jouant de la lettre pour en atteindre l’esprit) ; ainsi, le spectateur est aisément happé par le rythme instauré, sans pause (que des ruptures), par cette partition haletante à laquelle Fabrice Lebert se voue avec une force croissante.
La tendance made in ENSATT à explorer le théâtre au lieu d’en faire est ici mesurée, et l’on peut saluer le sérieux avec lequel l’œuvre est abordée. L’on peut sans doute débattre sur la part du ridicule et de l’ironie dans ce trouble Rêve d’un homme ridicule : si l’homme demeure ridicule lorsqu’il rêve, lorsqu’il aime, et lorsqu’il prêche (habillé d’une cuirasse, tout à la fois robuste et comique), où se situe la frontière entre folie et vérité ? Dostoïevski refuse cette frontière, croyons-nous, pour faire de la vérité une folie - et non l’inverse, mais l’interprétation de Cédric Zimmerlin, moins ironique, plus univoque (dirait encore Bakhtine), se défend avec talent dans cette heure de spectacle inspirée à laquelle on aurait tort de ne pas s’abandonner.

Nicolas Cavaillès
(mai 2005)

voir aussi :

Les démons (du même auteur)
Herr Paul de de Tankred Dorst, avec Cédric Zimmerlin

http://www.lelysee.com/