de Bernard Noël
Mise en scène Charles Tordjman

La Colline, Paris
jusqu'au 2 avril 2005

Théâtre de la Manufacture, Nancy
du 6 au 16 avril 2005

 

scénographie et costumes Yannis Kokkos
lumière Joël Hourbeigt
musique et vidéo Vicnet
perruques et maquillages Cécile Kretschmar
assistant mise en scène François Rodinson
assistante scénographie Muriel Trembleau
réalisation des costumes Mine Barral vergez

avec Léna Bréban, Francis Frappat, Antoine Mathieu, Agnès Sourdillon, Dominique Valadié

production Théâtre de la Manufacture-CDN Nancy-Lorraine, Théâtre National de la Colline


Sade le bouffon

Le divin marquis effectue son come back par les soins de la plume éblouissante de Bernard Noël, dans une pièce drôle et intelligente sur les aléas du Bien et du Mal au fil des siècles : Le Retour de Sade, pièce écrite en 2004 et montée ici pour la première fois. Moraliste revenu de tout, même de la mort, théologien sans foi ni loi, Bernard Noël imagine la résurrection expérimentale de Sade quelques deux cent ans après son trépas, dans un monde de plus en plus mou, de plus en plus insensible à la fureur malsaine de Justine ou des 120 jours de Sodome : ses provocations ne scandalisent plus personne, il ne lui reste que le rôle du bouffon.

Sur scène, un escalier lumineux nous rapproche de Dieu – pour mieux nous aider à le détrôner, à l’image de Sainte Thérèse d’Avila (Agnès Sourdillon, assurément exceptionnelle), qui, préposée au bon retour de Sade sur terre, trouve dans la rencontre avec l’écrivain sulfureux l’occasion d’avancer dans la connaissance de sa nature de sainte, tristement indifférente parce qu’absolument confiante, et des excès qui l’y ont conduite : la sainte s’est vouée exclusivement au bien, tandis que Sade se faisait serviteur absolu du mal, mais de part et d’autre le même fanatisme les écartait de « l’idéalité d’aucune action ». (Cioran confessait lui aussi se sentir « plus en sûreté auprès d’un Pyrrhon que d’un saint Paul, pour la raison qu’une sagesse à boutades est plus douce qu’une sainteté déchaînée ».) Le bien et le mal sont dépassés vers une curieuse transcendance qui réunit la mystique et le maudit dans l’amère contemplation d’un Dieu qui n’est que « l’ombre d’un mot », et dont le calme Paradis ne vaut pas ce jouissif paradis perdu qu’est la terre.

Que se passe-t-il donc sur terre ? Parité oblige, le Pape nouveau est un femme, et même un top-model (Léna Bréban) : dans un monde idolâtre d’images, comment celle d’un beau postérieur féminin pourrait-elle nuire à l’Église ? De là à faire de Sade le bouffon de la Papesse, de là à insérer dans les missels des pages sadiennes des plus haut en couleurs, il n’y a qu’un pas : la réputation de Sade est faite, qui s’en choquerait encore ? Mais le Clergé, austère et manichéen, redoute trop cette audace qui veut fondre ensemble le bien et le mal dans la quête d’une lucidité supérieure. Une intrigue riche et complexe se met en place autour du marquis ressuscité, manipulé par le Ministre de la Lecture (Antoine Mathieu) et la Papesse, sous l’égide amusée de Thérèse d’Avila et sous le regard dangereux d’un Cardinal (Francis Frappat) encore versé dans le bûcher livresque et dans les bains de sang.

Entre quelques notes d’un clavecin sadique et des éblouissants éclairs divins, le personnage de Sade, admirablement réincarné par une Dominique Valadié explosive, maintient sa haine et sa colère, tout en révélant des souffrances existentielles de noble ampleur : lancé dans la vie, repris par la mort, puis de nouveau ramené à la vie, dans ce destin dont il n’est pas le maître, le marquis s’accroche à son libre-arbitre pour conjurer l’immense solitude qu’il combattait autrefois par les jouissances – toujours en vain. L’histoire de cet écrivain récupéré par celui-là même dont il exècre le nom - Dieu, qui reste tout-puissant -, n’est pas sans lien, bien sûr, avec le sort réservé aujourd’hui aux œuvres de Bernard Noël lui-même : après avoir connu les affres de la censure et des procès, le dramaturge et poète voit désormais son œuvre reconnue, faisant déjà l’objet d’études universitaires, en passe de devenir « classique », c’est-à-dire en passe de n’être plus lue, mais seulement applaudie. Le temps des révoltes et des scandales est fini, et le foisonnement jubilatoire de blasphèmes de ce Retour de Sade n’encourt plus de grandes foudres, Bernard Noël ne le sait que trop. Il en rit, comme son Sade, et leur « sagesse à boutades » fait mouche, dans cette mise en scène baroque et vigoureuse de Charles Tordjman, armée d’un débit accéléré pour que brille l’ironie mordante et ciselée du texte. Quant à la morale de l’histoire… si les premiers seront les derniers, et les derniers les premiers, et si les bons peuvent faire le mal pour un bien supérieur, et si les méchants font bien de s’appliquer au mal avec une rigueur surhumaine, et si les saints peuvent s’ennuyer, et si les pervers réussissent à nous divertir… n’y pensons plus, et rions avec Bernard Noël dans l’exercice stylé de notre lucidité : de toutes façons, Dieu reconnaîtra les siens, et ses voies nous sont impénétrables !

Nicolas Cavaillès
(mars 2005)

Nicolas Cavaillès, spécialiste de l'œuvre de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature, poursuit, après des études de lettres et de philosophie, des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de la création artistique (critique génétique).

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