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scénographie
et costumes Yannis Kokkos
lumière
Joël Hourbeigt
musique
et vidéo Vicnet
perruques
et maquillages Cécile Kretschmar
assistant
mise en scène François Rodinson
assistante
scénographie Muriel Trembleau
réalisation
des costumes Mine Barral vergez
avec
Léna Bréban, Francis Frappat, Antoine
Mathieu, Agnès Sourdillon, Dominique Valadié
production
Théâtre de la Manufacture-CDN Nancy-Lorraine,
Théâtre National de la Colline
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Sade le bouffon
Le divin marquis
effectue son come back par les soins de la plume éblouissante
de Bernard Noël, dans une pièce drôle et intelligente
sur les aléas du Bien et du Mal au fil des siècles
: Le Retour de Sade, pièce écrite
en 2004 et montée ici pour la première fois. Moraliste
revenu de tout, même de la mort, théologien sans foi
ni loi, Bernard Noël imagine la résurrection expérimentale
de Sade quelques deux cent ans après son trépas, dans
un monde de plus en plus mou, de plus en plus insensible à
la fureur malsaine de Justine ou des 120 jours de Sodome
: ses provocations ne scandalisent plus personne, il ne lui reste
que le rôle du bouffon.
Sur scène,
un escalier lumineux nous rapproche de Dieu – pour mieux nous
aider à le détrôner, à l’image
de Sainte Thérèse d’Avila (Agnès Sourdillon,
assurément exceptionnelle), qui, préposée au
bon retour de Sade sur terre, trouve dans la rencontre avec l’écrivain
sulfureux l’occasion d’avancer dans la connaissance
de sa nature de sainte, tristement indifférente parce qu’absolument
confiante, et des excès qui l’y ont conduite : la sainte
s’est vouée exclusivement au bien, tandis que Sade
se faisait serviteur absolu du mal, mais de part et d’autre
le même fanatisme les écartait de « l’idéalité
d’aucune action ». (Cioran confessait lui aussi
se sentir « plus en sûreté auprès
d’un Pyrrhon que d’un saint Paul, pour la raison qu’une
sagesse à boutades est plus douce qu’une sainteté
déchaînée ».) Le bien et le mal sont
dépassés vers une curieuse transcendance qui réunit
la mystique et le maudit dans l’amère contemplation
d’un Dieu qui n’est que « l’ombre d’un
mot », et dont le calme Paradis ne vaut pas ce jouissif
paradis perdu qu’est la terre.
Que se passe-t-il
donc sur terre ? Parité oblige, le Pape nouveau est un femme,
et même un top-model (Léna Bréban) : dans un
monde idolâtre d’images, comment celle d’un beau
postérieur féminin pourrait-elle nuire à l’Église
? De là à faire de Sade le bouffon de la Papesse,
de là à insérer dans les missels des pages
sadiennes des plus haut en couleurs, il n’y a qu’un
pas : la réputation de Sade est faite, qui s’en choquerait
encore ? Mais le Clergé, austère et manichéen,
redoute trop cette audace qui veut fondre ensemble le bien et le
mal dans la quête d’une lucidité supérieure.
Une intrigue riche et complexe se met en place autour du marquis
ressuscité, manipulé par le Ministre de la Lecture
(Antoine Mathieu) et la Papesse, sous l’égide amusée
de Thérèse d’Avila et sous le regard dangereux
d’un Cardinal (Francis Frappat) encore versé dans le
bûcher livresque et dans les bains de sang.
Entre quelques
notes d’un clavecin sadique et des éblouissants éclairs
divins, le personnage de Sade, admirablement réincarné
par une Dominique Valadié explosive, maintient sa haine et
sa colère, tout en révélant des souffrances
existentielles de noble ampleur : lancé dans la vie, repris
par la mort, puis de nouveau ramené à la vie, dans
ce destin dont il n’est pas le maître, le marquis s’accroche
à son libre-arbitre pour conjurer l’immense solitude
qu’il combattait autrefois par les jouissances – toujours
en vain. L’histoire de cet écrivain récupéré
par celui-là même dont il exècre le nom - Dieu,
qui reste tout-puissant -, n’est pas sans lien, bien sûr,
avec le sort réservé aujourd’hui aux œuvres
de Bernard Noël lui-même : après avoir connu les
affres de la censure et des procès, le dramaturge et poète
voit désormais son œuvre reconnue, faisant déjà
l’objet d’études universitaires, en passe de
devenir « classique », c’est-à-dire en
passe de n’être plus lue, mais seulement applaudie.
Le temps des révoltes et des scandales est fini, et le foisonnement
jubilatoire de blasphèmes de ce Retour de Sade n’encourt
plus de grandes foudres, Bernard Noël ne le sait que trop.
Il en rit, comme son Sade, et leur « sagesse à
boutades » fait mouche, dans cette mise en scène
baroque et vigoureuse de Charles Tordjman, armée d’un
débit accéléré pour que brille l’ironie
mordante et ciselée du texte. Quant à la morale de
l’histoire… si les premiers seront les derniers, et
les derniers les premiers, et si les bons peuvent faire le mal pour
un bien supérieur, et si les méchants font bien de
s’appliquer au mal avec une rigueur surhumaine, et si les
saints peuvent s’ennuyer, et si les pervers réussissent
à nous divertir… n’y pensons plus, et rions avec
Bernard Noël dans l’exercice stylé de notre lucidité
: de toutes façons, Dieu reconnaîtra les siens, et
ses voies nous sont impénétrables !
Nicolas
Cavaillès
(mars 2005)
Nicolas
Cavaillès, spécialiste de l'œuvre
de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature,
poursuit, après des études de lettres et de philosophie,
des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de
la création artistique (critique génétique).

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http://www.theatre-manufacture.fr
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