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« C’est vrai,
Papa, qu’on est tous fous à l’intérieur
? »
Comme dans nombre
de romans d’écrivains exilés ou menacés
par des régimes dictatoriaux, l’écriture fictionnelle
est bien souvent un moyen d’explorer, en filigrane, la décomposition
politique, les tares sociales, la violence débridée
ou les dysfonctionnements moraux des pays en question – sans
pour cela que les qualités littéraires de ces romans
ne soient évacuées. En la matière, l’Amérique
du Sud est un terreau non négligeable, avec les œuvres
récemment parues en France, entre autres, de Heloneida
Studart, de Mempo Giardinelli,
de Jorge Franco ou de Karla
Suárez, énumération (loin d’être
exhaustive) à laquelle on peut désormais ajouter le
dernier roman de Laura Restrepo.
Le titre fait référence à l’état
psychique d’Agustina, une jeune femme en proie à des
hallucinations, entre catatonie et extrême agitation, et les
récits croisés de quatre des protagonistes permettent
peu à peu de reconstituer la genèse de son mal. Son
époux, Aguilar, s’efforce de remonter plusieurs pistes
qui toutes l’amènent à découvrir l’histoire
familiale d’Agustina ; une famille qu’il ne connaît
pas, la mère et le frère aîné d’Agustina
refusant de côtoyer Aguilar, modeste professeur (reconverti
dans la vente à domicile de nourriture pour chiens depuis
la fermeture de son université…). Seule la tante Sofi
(une paria elle aussi) vient en aide au couple, s’occupant
sans relâche d’Agustina (qui rejette ouvertement son
mari) et racontant à Aguilar des bribes de l’enfance
d’Agustina, puis ravive l’histoire de ses propres parents
et le souvenir d’un père d'origine allemande (le grand-père
Portulinus) dont la bizarrerie s’était peu à
peu transformée en folie. Un dernier personnage, Midas McAlister,
s’adresse à Agustina et revient sur les jours où
cette dernière a sombré dans son « délire
» ; elle aussi nous fait revivre certaines scènes d’une
enfance écartelée entre deux sentiments ambivalents
éprouvés pour un jeune frère adoré,
mais constamment humilié et battu par le père, paradoxalement
idolâtré.
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Ce
labyrinthe familial, qui prend Aguilar au dépourvu
mais qu'il doit pénétrer s’il veut comprendre
les altérations mentales de sa femme, est à
l’image de la Colombie, pays corrompu, en proie à
des violences (souvent policières) visant la moindre
contestation estudiantine, plateforme du trafic de drogues
et de blanchiment d’argent (spécialité
de Midas McAlistair), activités interlopes sur lesquelles
s’est bâtie la fortune du père d’Agustina…
La violence institutionnalisée contaminant inexorablement
la sphère privée, la « folie » d’Agustina
aurait pu être prévisible, tout en ayant été
aussi transmise par sa mère, la glaçante Eugenia,
qui elle-même la tenait de son père Portulinus,
qui lui-même... chaque époque ayant en commun
le mensonge et le déni, nourris de non-dits cruellement
légués à la génération
suivante. |
En définitive,
le « délire » d’Agustina constitue son
héritage, à l’image de tout un pays entre misère
noire et brutalité quotidienne. Et la tante Sofi de résumer
la situation, parlant de sa sœur Eugenia et de son dégoût
pour tout ce qui a trait au sexuel : « c’est là
que niche le cœur de la douleur, une douleur qu’on hérite,
qui se multiplie et se transmet, une douleur que les uns infligent
aux autres. » - et la peur généralisée
(peur du père, du sexe, des puissants, de la pauvreté,
etc.) est comme une pandémie au long cours qui n’épargne
personne, pas même Midas McAlistair, le self-made man
qui voit son monde s’effondrer.
Ce beau roman qui se lit comme un puzzle protéiforme et mouvant
est porté par une écriture abrupte, une narration
qui cultive dans le même temps une fluidité élaborée
(quand le récit passe sans prévenir de la première
à la troisième personne), composée de voix
qui se superposent dans un grand enchevêtrement délibéré,
reflet textuel de la confusion de l’esprit malade d’Agustina.
B.
Longre
(septembre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.editions-calmann-levy.com
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