Délire
traduit de l'espagnol (Colombie)
par Françoise Prébois
Calmann-Levy, 2005


« C’est vrai, Papa, qu’on est tous fous à l’intérieur ? »

Comme dans nombre de romans d’écrivains exilés ou menacés par des régimes dictatoriaux, l’écriture fictionnelle est bien souvent un moyen d’explorer, en filigrane, la décomposition politique, les tares sociales, la violence débridée ou les dysfonctionnements moraux des pays en question – sans pour cela que les qualités littéraires de ces romans ne soient évacuées. En la matière, l’Amérique du Sud est un terreau non négligeable, avec les œuvres récemment parues en France, entre autres, de Heloneida Studart, de Mempo Giardinelli, de Jorge Franco ou de Karla Suárez, énumération (loin d’être exhaustive) à laquelle on peut désormais ajouter le dernier roman de Laura Restrepo.
Le titre fait référence à l’état psychique d’Agustina, une jeune femme en proie à des hallucinations, entre catatonie et extrême agitation, et les récits croisés de quatre des protagonistes permettent peu à peu de reconstituer la genèse de son mal. Son époux, Aguilar, s’efforce de remonter plusieurs pistes qui toutes l’amènent à découvrir l’histoire familiale d’Agustina ; une famille qu’il ne connaît pas, la mère et le frère aîné d’Agustina refusant de côtoyer Aguilar, modeste professeur (reconverti dans la vente à domicile de nourriture pour chiens depuis la fermeture de son université…). Seule la tante Sofi (une paria elle aussi) vient en aide au couple, s’occupant sans relâche d’Agustina (qui rejette ouvertement son mari) et racontant à Aguilar des bribes de l’enfance d’Agustina, puis ravive l’histoire de ses propres parents et le souvenir d’un père d'origine allemande (le grand-père Portulinus) dont la bizarrerie s’était peu à peu transformée en folie. Un dernier personnage, Midas McAlister, s’adresse à Agustina et revient sur les jours où cette dernière a sombré dans son « délire » ; elle aussi nous fait revivre certaines scènes d’une enfance écartelée entre deux sentiments ambivalents éprouvés pour un jeune frère adoré, mais constamment humilié et battu par le père, paradoxalement idolâtré.

Ce labyrinthe familial, qui prend Aguilar au dépourvu mais qu'il doit pénétrer s’il veut comprendre les altérations mentales de sa femme, est à l’image de la Colombie, pays corrompu, en proie à des violences (souvent policières) visant la moindre contestation estudiantine, plateforme du trafic de drogues et de blanchiment d’argent (spécialité de Midas McAlistair), activités interlopes sur lesquelles s’est bâtie la fortune du père d’Agustina… La violence institutionnalisée contaminant inexorablement la sphère privée, la « folie » d’Agustina aurait pu être prévisible, tout en ayant été aussi transmise par sa mère, la glaçante Eugenia, qui elle-même la tenait de son père Portulinus, qui lui-même... chaque époque ayant en commun le mensonge et le déni, nourris de non-dits cruellement légués à la génération suivante.

En définitive, le « délire » d’Agustina constitue son héritage, à l’image de tout un pays entre misère noire et brutalité quotidienne. Et la tante Sofi de résumer la situation, parlant de sa sœur Eugenia et de son dégoût pour tout ce qui a trait au sexuel : « c’est là que niche le cœur de la douleur, une douleur qu’on hérite, qui se multiplie et se transmet, une douleur que les uns infligent aux autres. » - et la peur généralisée (peur du père, du sexe, des puissants, de la pauvreté, etc.) est comme une pandémie au long cours qui n’épargne personne, pas même Midas McAlistair, le self-made man qui voit son monde s’effondrer.
Ce beau roman qui se lit comme un puzzle protéiforme et mouvant est porté par une écriture abrupte, une narration qui cultive dans le même temps une fluidité élaborée (quand le récit passe sans prévenir de la première à la troisième personne), composée de voix qui se superposent dans un grand enchevêtrement délibéré, reflet textuel de la confusion de l’esprit malade d’Agustina.

B. Longre
(septembre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.editions-calmann-levy.com