Mourir
P.O.L. janvier 2002

 

Pour mourir, il faut vivre

Vingt et un ans après Le revenant, seize ans après L'enfer, un nombre indéterminé d'années après un nombre indéterminé d'autres livres où rôde l'ombre de la faucheuse, la mort vient tendre les bras aux personnages du dernier livre de René Belletto.

Dans Mourir, roman en deux parties et en multiples fragments qui éclatent comme éclatent les sonorités multiples d'un orchestre un peu débridé, on retrouve un certain nombre de thèmes et de motifs du meilleur Belletto : un enlèvement (vrai ou faux ?) non élucidé, des va-et-vient réels ou illusoires entre France et Espagne, entre Paris et province, va-et-vient au cours desquels la ville de Lyon tient une place centrale et décisive, de vrais-faux cauchemars et de fausses-vraies idylles amoureuses, des histoires de doubles, des voyages dans le passé, une pension sordide, la musique en différents états (une partition, un ex-violoniste - faux ou vrai ? - à moitié fou, la prédilection pour J.-S. B., F. M.-B. et A.B., dont les initiales ne cachent pas la véritable identité, puisque les portraits de Bach, Mendelssohn-Bartholdy et Brückner trônent en bonne place dans les encarts illustratifs).

Entre la vie et la mort, il y a du jeu. Le jeu littéraire, qui repose sur des éléments structurels à la fois reconnaissables et porteurs de mystère, et dont le principal est la mise en abîme de l'écriture romanesque, qui se constitue à la fois dans le livre que le lecteur a en main et dans un cahier rouge, un journal intime, une lettre, un document manuscrit en train de s'écrire et qui, apparemment, s'achèvera tout seul... Une mise en abîme confirmée par les parallélismes et interférences que l'on perçoit entre les deux parties du récit : retours d'objets (le cahier), de lieux (Madrid, Lyon, Paris), de personnages (Reine, Anita), d'événements avortés (concerts), de rêves, retour de la mort aussi, qui n'en finit pas de s'annoncer (le titre allonge son ombre sur toute la surface du roman), et dont la mise en question donne véritablement du jeu, au sens mécanique du terme, à la lecture. Ce jeu que l'on décèle aussi dans un système de faux anonymat : celui des musiciens, mais aussi celui de certains lieux (la ville de L.) et de certains personnages, comme le compositeur Miguel Padilla (1899-1956), dont le prétendu portrait familial occupe toute une page des documents iconographiques, fidèle reflet de René Belletto, qui, lui occupe la couverture et les pages du livre qu'il compose, partition musicale avec thèmes et variations. Le jeu, c'est aussi celui de la langue, des tonalités variées, des pastiches divers (une savoureuse et savante leçon de phonétique historique sur le mot " prison " occupe plus de dix pages), des départs lancés dans de fausses ou vraies directions ...

La vie et la mort, la veille et le sommeil, le conscient et l'inconscient, le rêve et la réalité etc. Tout s'imbrique, s'enchâsse, s'accroche, pour former un ensemble à la fois un et divers, synthétique et multiple, jubilatoire et désespéré. Pour mourir, il faut vivre.

J.P. Longre

Jean-Pierre Longre, maître de conférences en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical.
Il participe actuellement à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).



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http://www.geocities.com/Paris/Palais/2106/Belletto.html