Pour mourir,
il faut vivre
Vingt et un
ans après Le revenant, seize ans après
L'enfer, un nombre indéterminé d'années
après un nombre indéterminé d'autres livres
où rôde l'ombre de la faucheuse, la mort vient tendre
les bras aux personnages du dernier livre de René Belletto.
Dans Mourir,
roman en deux parties et en multiples fragments qui éclatent
comme éclatent les sonorités multiples d'un orchestre
un peu débridé, on retrouve un certain nombre de
thèmes et de motifs du meilleur Belletto : un enlèvement
(vrai ou faux ?) non élucidé, des va-et-vient réels
ou illusoires entre France et Espagne, entre Paris et province,
va-et-vient au cours desquels la ville de Lyon tient une place
centrale et décisive, de vrais-faux cauchemars et de fausses-vraies
idylles amoureuses, des histoires de doubles, des voyages dans
le passé, une pension sordide, la musique en différents
états (une partition, un ex-violoniste - faux ou vrai ?
- à moitié fou, la prédilection pour J.-S.
B., F. M.-B. et A.B., dont les initiales ne cachent pas la véritable
identité, puisque les portraits de Bach, Mendelssohn-Bartholdy
et Brückner trônent en bonne place dans les encarts
illustratifs).
Entre la vie
et la mort, il y a du jeu. Le jeu littéraire, qui repose
sur des éléments structurels à la fois reconnaissables
et porteurs de mystère, et dont le principal est la mise
en abîme de l'écriture romanesque, qui se constitue
à la fois dans le livre que le lecteur a en main et dans
un cahier rouge, un journal intime, une lettre, un document manuscrit
en train de s'écrire et qui, apparemment, s'achèvera
tout seul... Une mise en abîme confirmée par les
parallélismes et interférences que l'on perçoit
entre les deux parties du récit : retours d'objets (le
cahier), de lieux (Madrid, Lyon, Paris), de personnages (Reine,
Anita), d'événements avortés (concerts),
de rêves, retour de la mort aussi, qui n'en finit pas de
s'annoncer (le titre allonge son ombre sur toute la surface du
roman), et dont la mise en question donne véritablement
du jeu, au sens mécanique du terme, à la lecture.
Ce jeu que l'on décèle aussi dans un système
de faux anonymat : celui des musiciens, mais aussi celui de certains
lieux (la ville de L.) et de certains personnages, comme le compositeur
Miguel Padilla (1899-1956), dont le prétendu portrait familial
occupe toute une page des documents iconographiques, fidèle
reflet de René Belletto, qui, lui occupe la couverture
et les pages du livre qu'il compose, partition musicale avec thèmes
et variations. Le jeu, c'est aussi celui de la langue, des tonalités
variées, des pastiches divers (une savoureuse et savante
leçon de phonétique historique sur le mot "
prison " occupe plus de dix pages), des départs lancés
dans de fausses ou vraies directions ...
La vie et
la mort, la veille et le sommeil, le conscient et l'inconscient,
le rêve et la réalité etc. Tout s'imbrique,
s'enchâsse, s'accroche, pour former un ensemble à
la fois un et divers, synthétique et multiple, jubilatoire
et désespéré. Pour mourir, il faut vivre.
J.P.
Longre