|
|
LES
RENCONTRES D'ARLES
10, rond-point des Arènes
13200
Arles
04 90 96 76 06
Site
officiel
Les
Rencontres d’Arles viennent en début juillet
avec la régularité d’une floraison et
paraissent ainsi, pour la trente-sixième fois, participer
d’un mouvement naturel et que rien ne saurait arrêter.
Il n’en est pas ainsi. Les moyens sont comptés,
les forces réduites, le temps trop court. Ce qui semble
aller de soi ne va donc que par la conjonction de ferveurs,
d’énergies, d’enthousiasmes. L’équipe
des Rencontres s’est ressourcée et remobilisée.
Le plaisir de travailler ensemble et de porter un grand dessein
jusqu’à son point d’incandescence attire
et multiplie les talents. Nous avons cette chance.
François
Barré, Président des Rencontres d’Arles.
Rencontres
2004
Rencontres
2002
|
|
Photographe
particulier cherche photographe particulière
Les 36ème
Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles proposeront
cette année 55 expositions du 5 juillet au 18 septembre 2005.
Le Festival – traditionnel moment fort de ces rencontres -
se déroulera quant à lui du 5 au 10 juillet avec,
entre autres, l’inauguration des expositions, les soirées
réunissant professionnels, amateur et profanes, pour finir
avec la remise des Prix (Découverte, No Limit, Dialogue de
l’Humanité…).
La question
du « successeur » de Martin Parr sera vite élucidée,
si question il y a : « il n’y aura pas de directeur
artistique invité en 2005 » annonce François
Barré, président des Rencontres. En effet,
ces Rencontres se veulent être avant tout celles des acteurs
et des amateurs de la photographie, des approches et des pratiques
photographiques. Placées sous le signe de l’éclectisme,
ces 36ème Rencontres miseront sur la diversité, avec
des propositions d’axes de lecture transversaux : Les Prix,
la Violence, l’Engagement, le Portrait (Denis Rouvre, Jacqueline
Hassink, Denis Darzacq…) ou encore
le Brésil qui est à l’honneur cette année
en France comme aux Rencontres.
Citons quelques
photographes exposés lors de ces 36ème Rencontres
: Miguel Rio Branco pour le Brésil, trois artistes israëliens
(David Tartakover, Barry Frydlender et Michal Heiman, qui traitera
en filigrane du conflit israélo-palestinien) ou encore les
Pays Bas avec Jacqueline Hassink, Geert van Kesteren, Christien
Meindertsma, Annet van der Voort et Maurice Scheltens. Notons à
ce titre que les anciens ateliers SNCF seront le lieu d’exposition
privilégié du Festival. L’œuvre parfois
quasi-mystique de Miguel Rio Branco (où la religion occupe
une place importante, notamment dans ses rapports avec le pouvoir)
se dévoilera à l’Eglise des Frères Prêcheurs.
Ce sera aussi
l’occasion d’apprécier des rétrospectives
comme celle consacrée à Sarah Moon et à son
univers chimérique, à la Maison de la Roquette. A
la commanderie Sainte Luce, la BNF présentera une rétrospective
des expositions universelles à Paris de 1867 à 1900.
A découvrir aussi, le thème de la collection qui sera
illustré par 365 photos de la collection Hunt. Philippe Loparelli
du collectif Tendance Floue nous invitera quant à lui à
un voyage dans le monde de la Techno dans un lieu contrastant avec
ses photos : la Chapelle Saint Blaise. A l’abbaye de Montmajour
seront rassemblés les travaux d’anciens étudiants
de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie
d’Arles.
Les visiteurs pourront découvrir, comme chaque
année, un large panorama d’artistes. On notera la tendance
à une réflexion sur l’engagement politique et
social (engagement de l’artiste, Moyen Orient, proximité).
Dans ce cadre se déroulera un colloque « Image et engagement
» les 6 et 7 juillet ainsi qu’un séminaire sur
« la photographie comme lien social » les 9 et 10 juillet.
Ces Rencontres mettront enfin l’accent sur une plus grande
interaction avec le public, notamment à l’occasion
de la Nuit de l’année, grande fête populaire
de l’image dans le quartier de la Roquette, à Arles.
Bonnes Rencontres en Arles !
Louise
Charbonnier
(juillet 2005)

Sélection
d’expositions
Barry Frydlender (Eglise
Saint-Anne)
Les grands panoramiques couleur de Barry Frylender (né en
1954 en Israël) ressemblent au premier regard à des
photographies documentaires : vie quotidienne dans les villes d’Israël,
grande réunion de rabbins en plein air, descente de police,
manifestation pour la paix, scène d’inondation... En
réalité, toutes ses images sont le fruit d’un
travail informatique effectué a posteriori sur les prises
de vue : superposition de photographies prises à quelques
minutes d’intervalle, perspectives impossibles, dédoublements
de personnages... Dilatant l’espace et le temps, les images
de Frydlender réintroduisent dans la photographie narration
et utopie. Ses univers fictifs vibrent, grouillent de personnages
et de vie, tout en étant composés avec une précision
théâtrale digne d’un Jeff Wall.
Rio
Branco, « Cris Sourds » (Eglise des
Frères Prêcheurs)
Dans le cadre idoine de l’Eglise des Frères Prêcheurs,
Miguel Rio Branco (né en 1946 en Espagne, vit et travaille
au Brésil) a déployé une installation très
impressionnante intitulée Cris Sourds.
Vidéos hypnotiques projetées sur trois grands écrans,
musiques étranges et lancinantes, panneaux de photographies
disséminés dans tous les recoins de l’église,
néons clignotants et objets inquiétants, composent
un dispositif à la fois lugubre et envoûtant qui, d’emblée,
donne des frissons. Les photographies sont des fragments de peintures,
de sculptures, d’éléments architecturaux d’églises,
de scènes de tauromachie, de murs lépreux ou d’entrelacs
de câbles électriques... Elles n’ont guère
de signification, mais s’adressent, comme l’ensemble
de l’installation, directement aux sens et à l’inconscient
du spectateur. Une ambiance de chaos et de fin du monde mêlant
aux apocalypses du Moyen-Age les images les plus modernes, et dont
on ne ressort pas indemne. (voir aussi l'article
suivant).
Simon
Norfolk, « Et in Arcadia ego » (Ateliers
SNCF)
Une chenille de char d’assaut abandonnée sur le sable
irakien, trois blindés démobilisés et repeints
de couleurs vives à proximité d’un jardin d’enfant
en Israël, un immeuble éventré à l’abandon...
Il suffit de quelques détails à Simon Norfolk (né
en 1963 au Niger, vit et travail en Grande-Bretagne) pour dire les
désastres de la guerre, ses ruines, ses conséquences
sur nos espaces de vie et nos représentations. S’il
y avait jadis une peinture d’histoire, il y a aujourd’hui
une photographie d’histoire (Luc Delahaye...). Dans son sillage,
les grands « paysages » silencieux (à l’impact
visuel très fort, presque hypnotique) de Norfolk plongent
le regard du spectateur sur « l’après »,
le hors-champ, les traces fragiles et les avatars insidieux de la
guerre.
Collection
Hundt, « No Eyes » (Espace Van Gogh)
De The Dream d’Imogen Cunningham (sa première
acquisition) à Winterreise de Luc Delahaye (son
acquisition la plus récente), la collection de W.M. Hunt
compte environ un millier d’images traversant l’ensemble
de l’histoire de la photographie (Avedon, Mapplethorpe, Brassaï,
Brandt, Witkin...). L’exposition à l’Espace Van
Gogh intitulée « No Eyes »
présente quelques 300 oeuvres (des portraits essentiellement)
issues de cette collection, caractérisée par l’absence
paradoxale de regard chez le sujet photographié. Le regard
est en effet toujours absent, tronqué, masqué, «
flouté », clos, détourné, voire révulsé
ou « distordu ». Cette absence troue littéralement
l’image, déstabilise et angoisse notre perception :
il n’y pas d’échange de regards avec le sujet
photographié, l’autre ne répond plus, notre
propre regard tombe dans un abyme, une impasse, une énigme
sans écho. Ces photographies (plasticiennes, classiques,
abstraites ou amateurs) sont autant de variations sur l’impossibilité
du portrait et du réalisme en photographie. Ici, le portrait
photographique n’est plus un miroir rassurant, mais un miroir
brisé diffractant l’inquiétante étrangeté
de la figure humaine. Une exposition aussi fascinante que dérangeante.
(voir aussi l'article suivant).
Autres
expositions à ne pas manquer :
l’ensemble des expositions des Ateliers SNCF, Marco Cravo
Neto au Musée Réattu, Joan Fontcuberta au Cloître
Saint-Trophisme, les expositions de la Galerie Vu au Capitole, Keld
Helmer-Petersen à l’Espace Van Gogh, Pentti Sammallahti
à la Chapelle Saint-Martin du Méjan.
Jean-Emmanuel
Denave
(juillet 2005)
Jean-Emanuel
Denave, né en 1970, est critique et journaliste
(collaborations avec Sitartmag, l'Express, L'Art Aujourd'hui, Le
Petit-Bulletin Lyon). Amitiés d'écriture avec les
arts plastiques, la photographie et la danse contemporaine. Contact

Mathieu Bernard-Reymond :
de doubles en troubles
Parmi les photographes français présentés
à Arles cette année : le jeune Mathieu Bernard-Reymond
(né en 1976 à Gap) et ses photographies retravaillées
à l’ordinateur, troublant l’ordre de la perception.
L’artiste a reçu le prix CCF pour la photographie en
2003 et il est sélectionné pour le prix « No
Limit » du festival d’Arles.
| 
|
A
travers ses images, l’artiste transforme le réel
le plus trivial en figures imaginaires et étranges.
Cette métamorphose n’a, de prime abord, rien
d’évident : sa série Intervalles,
par exemple, est constituée d’images de lieux
touristiques, en bord de mer ou à flanc de montagne,
où l’on voit fourmiller le petit peuple heureux
et ordinaire des vacanciers. Ce trompe-l’œil
se dissipe bientôt quand on s’aperçoit
que certains personnages apparaissent plusieurs fois sur
une même photographie.
|
Le photographe
a, par procédé informatique, détouré
puis «collé» sur un même fond plusieurs
individus saisis à différents moments de leurs déplacements.
La logique visuelle est bouleversée : des intervalles de
temps distincts viennent se télescoper sur une même
photographie, considérée habituellement comme la représentation
d’un instant unique. Les sujets se démultiplient en
deux, trois, quatre (voire plus) doubles coexistant, se croisant
ou semblant même parfois discuter entre eux !
Chez Bernard-Reymond, l’étrangeté naît
de la lumière blanche et non de l’obscurité,
de la banalité du réel, de la torsion du principe
d’identité et des fausses transparences. Ce qui vient
doubler la réalité (la photo), est aussi ce qui vient
la troubler.
Jean-Emmanuel
Denave
(juillet 2005)
Jean-Emanuel
Denave, né en 1970, est critique et journaliste
(collaborations avec Sitartmag, l'Express, L'Art Aujourd'hui, Le
Petit-Bulletin Lyon). Amitiés d'écriture avec les
arts plastiques, la photographie et la danse contemporaine. Contact

Regards
sur la collection Hunt
«
Ma collection, c’est moi »
L'espace Van
Gogh accueille des photographies du collectionneur W.M. Hunt. Cette
collection est une découverte pour le visiteur mais aussi
paradoxalement pour Hunt lui-même : « ma collection,
je l’ai rarement vue en entier », explique-t-il
lors d’une conférence sur le thème du collectionnisme.
Cette série, presque entièrement en noir et blanc,
semble satisfaire aux caractéristiques du collectionnisme.
Tout d’abord, une collection, quelle qu’elle soit, présuppose
un collectionneur. Bien plus, une collection c’est un collectionneur
car elle reflète les pensées et les penchants d’un
sujet. Le collectionneur sélectionne des matériaux,
les classe la plupart du temps, et cette sélection est son
œuvre. Comme le dit W.M.Hunt, « cette collection,
c’est moi sur un mur ». Plus encore, ce sont les
photographies qui semblent choisir leur propriétaire, et
non l’inverse : « la photographie me trouve […]
je veux l’inclure dans ma vie». Selon Joël
Peter Witkin, la photographie est là ; il suffit de la trouver.
Hunt, qui aura bientôt une galerie à son propre nom,
parle de cette collection photographique comme d’une «expérience
d’apprentissage» grâce à laquelle le collectionneur
se construit tout en élaborant sa collection, par un processus
d’édification personnelle, comme si construire, c’était
se construire soi-même. Pour parler de ce processus de collection,
Hunt utilise des termes qui se réfèrent à la
passion, aux sentiments éprouvés par le collectionneur.
Il parle d’«images magiques qui déclenchent
une émotion » et raconte : « je suivais
mon instinct, les photos qui m’étonnaient, me choquaient…
».
La collection
Hunt, abondante (les photographies occupent deux étages d’une
aile de l’espace Van Gogh) semble par ailleurs s‘inscrire
dans la pratique du collectionnisme des origines par la présence,
au domicile de l’Américain, d’un cabinet de curiosités.
En d’autres termes, elle touche non seulement, pour une large
part, à la photographie, mais aussi à des objets insolites
de différentes natures, et l’on rejoint avec ce terme
de nature les origines du collectionnisme qui visait d’une
part à l’élaboration d’un projet taxinomique
des « choses de la nature » (ce que Spinoza
désigne sous le nom de « nature naturée
») et d’autre part à trouver des curiosités
moitié artefact moitié naturelles – l’artiste
cherchant à imiter ou à parfaire une Nature «naturante»
qui semble en outre faire passer parfois certaines de ses créations
pour des œuvres faites de main d’homme. Le facteur «
quantité » d’objets collectionnés participe
du facteur « exhaustivité » ou, du moins, de
la tendance à l’exhaustivité propre au collectionnisme,
frôlant souvent la manie : « un collectionneur ne
peut pas s’arrêter, c’est impulsif »,
ajoute W.M.Hunt.
Sa collection
de photographies, intitulée « No Eyes »,
regroupe sous une constante thématique – l’absence
de regard des sujets de photographie – des clichés
divers par leur nature, leur date, leur format, leur auteur. En
effet, la collection Hunt comprend des photos de «grands»
photographes comme Joël Peter Witkin ou Brassaï mais Hunt
a aussi permis à de nouveaux artistes peu connus d’effectuer
leur première vente.
La traduction
proposée pour le titre de cette exposition – «
Sans regards » – a été judicieusement
choisie et l’on pourrait même dire que l’expression
française est plus appropriée que le titre anglais.
Dans la langue de Shakespeare, « regard » peut être
traduit par le mot « look » et non par « eye »
qui désigne primitivement l’œil. Or, si ces photographies
ont pour constante l’absence de regard du sujet photographié
(absence totale ou absence pour le spectateur, lorsque le sujet
baisse les yeux ou a un regard fuyant), d’absence d’yeux
(« No eyes ») point. Certes, on voit dans cette exposition
des êtres humains sans yeux et même sans tête,
c’est le côté monstrueux de photographies de
Witkin sélectionnées par Hunt : un bébé
à la tête déformée, sans yeux, surmontée
d’un crâne monolithique démesurément allongé
ou bien un corps décapité. Mais, même quand
les yeux sont complètement cachés, la thématique
principale s’attache non pas à l’absence d’yeux
ou de regard mais plutôt, et au contraire, à une focalisation
sur ces yeux, ces regards, montrés ou cachés. C’est
précisément la théorie de l’écran
(ici sous la forme de bandeaux sur les yeux, de lunettes noires
ou encore de cagoules) qui cache et révèle à
la fois. Certaines photographies montrent aussi un prisonnier aux
yeux bandés, un bandit à la tête cagoulée,
des membres du Ku Klux Klan dont le costume cache l’identité
personnelle tout en montrant l’appartenance à une communauté
identitaire, un enfant portant des lunettes spéciales pour
voir une image en trois dimensions, une série de personnages
aux yeux dissimulés derrière des lunettes noires ou
des jumelles et enfin un personnage qui dissimule sa tristesse,
sa timidité ou sa laideur sous un sac en papier.
Laideur cachée
ou montrée (comme avec ces brûlés ou ces «
gueules cassées » sans yeux), la collection Hunt nous
entraîne dans un jeu de cache-cache (vu/pas vu, caché/dévoilé)
qui se cristallise dans le jeu de séduction féminine
où les voilettes et les perles, ces sortes de moucharabiés
miniatures, permettent à la femme de voir sans être
vue et, bien plus encore, de montrer en dévoilant, laissant
entrevoir des charmes secrets. Porté à son paroxysme,
ce procédé visuel est érigé par la pratique
religieuse en voile-écran opaque, écran pour cacher,
écran de protection et non plus de suggestion. Les yeux sont
finalement présents et même mis en valeur, par divers
procédés et artifices qui rehaussent l’intensité
des regards. C’est le cas pour des photographies de catcheurs,
pour un enfant portant le masque de Zorro, ou encore pour une série
de personnages aux masques fétichistes qui sont comme des
écrins de velours noir pour rehausser l’éclat
des yeux. Parfois, les personnages nous tournent le dos comme ces
plongeurs en pleine acrobatie ou lorsque, sur un cliché,
on ne distingue qu’une ombre humaine. Mais l’ombre suggère
la trace de l’homme et le mouvement des sportifs est synonyme
de vie. C’est seulement quand le regard est absent sans être
dissimulé qu’il nous confronte à l’absence
(un personnage autiste au regard vague) et à la mort ou au
sommeil qui font se fermer les yeux.
Louise
Charbonnier
(juillet 2005)

Miguel
Rio Branco
Gritos
Surdos
Lorsque l’on
pénètre dans la pénombre de l’Eglise
des Frères Prêcheurs, on constate que Miguel Rio Branco
a installé ici un étrange jeu de lumières et
de couleurs. L’exposition comporte des assemblages en damier
de photographies disparates – par exemple, photographies de
tableaux ou de statues versus photographies de requins
– qui semblent mariées sous un sceau nouveau assurant
la cohérence de leur assemblage (ambiances, textures, ensembles
de couleurs chaudes et ocres opposés à des compositions
froides). Ce lien est avant tout thématique : le photographe
nous parle ici de pouvoir, de justice et du rôle joué,
selon lui, dans ces rapports de pouvoir, par la religion. La façon
originale dont Rio Branco va traiter cette question apparaît
tout d’abord au moyen de quelques signes avant-coureurs qui
créent une sorte de malaise : les statues religieuses paraissent
en effet douées de vie. Le traitement photographique participe
de cette impression étrange, l’artiste jouant sur les
textures des statues christiques. Un triptyque s’attache particulièrement
au rendu du volume des statues et de la pierre, avec ses veines,
ses aspérités, ses nœuds. Muscles et cou noueux
du corps du Christ font se confondre pierre et chair dans un même
transport. Plus loin, une statue présente une pose peu conventionnelle
: yeux fermés, bouche entrouverte aux lèvres charnues,
les mains se touchant le torse - une posture bien éloignée
des statues habituellement figées et rigides des lieux de
culte.
Ce trouble gagne
en intensité à la vue de photographies de peintures
religieuses inquiétantes comme celle où l’on
peut voir une femme en extase, défaillante : lorsque l’on
détache son regard du centre du tableau, on remarque sur
la droite un enfant qui la regarde avec inquiétude et effroi.
Le regard de l’enfant, dans l’ombre, donne au tableau
photographié une tonalité dramatique et l’extase
de cette femme se charge soudain d’une atmosphère lourde
et pesante, comme si elle semblait désormais victime d’une
malédiction divine. Jouxtant ce cliché, une photographie
d’un Christ semble aussi le montrer en proie à un mauvais
sort. Cette torture intérieure habite la majorité
des objets photographiés, et chacun semble en proie à
une tourment qui n’épargne pas même le Christ,
dont on se demande s’il est victime ou bourreau.
Le malaise qui
habite les photographies de Miguel Rio Branco et qui, dit-il, l’a
habité tout au long de la réalisation de ce projet,
est d’autant plus impalpable et profond que l’artiste
ne nous en montre que les signes, les manifestations, étant
dans l’impossibilité d’en déterminer la
cause. On voit là des personnages aux mains liées,
des crânes en nombre, ici une ville déserte envahie
par des fils tentaculaires, mais la cause de ce qui ressemble à
un châtiment divin demeure insaisissable. Nous restons ignorants
des raisons de cette colère divine. Violence et mort sont
omniprésentes ; le danger suggéré, potentiel
ou visible. Sur les murs de l’église, requins, pieuvre
(animal à huit bras, symbole de l’infini, cher à
Victor Hugo dans Les Travailleurs de la mer), scènes
de corrida, crânes et squelettes semblent participer à
une gigantesque danse macabre. Un cliché montre une statue
d’un homme tranchant la tête d’un autre et le
traitement de l’éclairage donne un rendu tellement
réussi du volume que la statue semble sortir du plan de la
photographie. Un autre triptyque présente des masques métalliques
au rictus cynique, et cet univers trouble semble assaillir le visiteur
de toutes parts.
Pouvoir et justice
sont aussi présents en filigrane dans les deux installations
sonorisées de cette exposition. Sur un grand écran,
une vidéo projette l’image d’un tunnel à
l’apparence anodine. Il s’agit pourtant du tunnel qui
relie l’Assemblée Nationale au Sénat brésilien,
passage réservé au pouvoir, sécurisé
et interdit au public. Cette sphère ultra-sécurisée
du pouvoir privé a pour pendant la présence insidieuse
de la violence dans l’espace public, et ce jusque dans les
habitacles des voitures : la seconde installation expose un amoncellement
de pare-brises cassés. Cette installation avait déjà
été présentée au Brésil, et les
pare-brises récupérés par Miguel Rio Branco
étaient à l’origine troués d’impacts
de balles. Présence ostentatoire de la mort, de la violence,
impuissance. Présence dissimulée du pouvoir et ambiguïté
des figures religieuses. Cette exposition aux couleurs sourdes plonge
son spectateur comme son auteur dans un univers inquiétant
où Le Cri sourd de Münch trouverait un écho
tout particulier. Un dernier aspect, et non le moindre, de cette
exposition est l’effet double qu’elle produit : elle
procure un effet saisissant de loin, lorsqu’on entre dans
l’église, et un autre de près, une fois que
l’on s’approche des photos et que l’on appréhende
des détails révélateurs. L’un n’annule
pas l’autre, ils semblent au contraire se surajouter tour
à tour pour amplifier l’impression dégagée
par ce travail remarquable, d’une intensité troublante.
Louise
Charbonnier
(juillet 2005)

Expositions
aux anciens ateliers SNCF : morceaux choisis.
Les anciens
ateliers SNCF sont cette année un lieu d’exposition
privilégié pour les Rencontres Internationales de
la Photographie. Cette vaste friche s’est donc transformée
en un parcours photographique qui mène le visiteur de la
HypeGallery (galerie d’exposition pour « jeunes »
photographes) à la sélection de livres présentés
pour le Prix du Livre en passant par de nombreuses expositions de
photographes. Parmi eux, nous retiendrons le travail de Mathieu
Bernard-Reymond (gagnant du Prix No Limit), Simon Norfolk
(gagnant du Prix Dialogue de l’Humanité), Arthur Omar,
Annet van der Voort et enfin les projections et installations du
collectif Off Broadway ayant pour invité spécial Antoine
d’Agata.
Le projet de
Simon Norfolk, Et in Arcadia ego,
montre des blessures de guerre, blessures non pas humaines (le photographe
avait par ailleurs déjà réalisé des
clichés de génocides) mais terrestres. La dialectique
homme/paysage comporte de multiples facettes – paysage symbolique,
réaliste, fantastique, idéalisé… Celle
que nous découvrons ici est sombre, mais Simon Norfolk semble
se garder de porter un quelconque jugement sur cette dévastation
qui est plutôt considérée ici comme une transformation
du paysage parmi d’autres. En d’autres termes, ce travail
semble moins relever de l’évaluation - même s’il
dénonce en filigrane les tendances destructrices de l’être
humain (Thanatos) - que d’une monstration. Il témoigne
des marques visuelles du conflit imprimées sur un paysage
ainsi transfiguré : dans le désert, on croit reconnaître
des vertèbres fossilisées de dinosaure ; il s’agit
en fait d’une chenille d’un char Taliban détruit
près de Jalalabad en Afghanistan. Photographié avec
un cadrage serré, le ministère de la Planification
à Bagdad, bombardé, brûlé et pillé
peu après l’invasion américaine, est méconnaissable,
défiguré.
Le travail photographique de Simon Norfolk donne naissance à
un nouveau type de land art ou d’artefact du paysage
: on connaissait l’art des jardins, le land art urbain, industriel
; voici en quelque sorte un nouveau type de paysage : le paysage
de guerre, analysé ici comme une variante à part entière
de ces modifications de la nature par l’homme. Agissant indifféremment
en ville ou hors ville, cet art guerrier du paysage (ne parle-t-on
pas de « l’art de la guerre », comme le fit Sun
Tzu ?) est alors une nouvelle catégorie de perception du
paysage proposée par le photographe , qu’il faudra
désormais prendre en compte. Il est d’ailleurs intéressant
de noter que le texte de présentation de ce projet photographique
fait la part belle aux références au paysage. Les
photographies de ruines sont comparées aux fabriques des
jardins (Capability Brown) reprises en peinture (Poussin, Le Lorrain).
Cette esthétique de la ruine prend aujourd’hui une
dimension supérieure qui participe du caractère novateur
du travail de Simon Norfolk.
Nous restons
dans le même registre avec le collectif Off Broadway
(agence Magnum) composé de Thomas Dworzak, Alex Majoli, Paolo
Pellegrin et Illka Uimonen. Maresa Lippolis est la responsable du
montage vidéo et les projections photographiques sont mises
en musique par Fabio Barovero. La salle principale présente
par série de cinq une suite de clichés très
impressionnants car agissant presque sur le principe de l’image
subliminale : le spectateur n’a qu’un court laps de
temps pour appréhender les nombreuses séries de cinq
photographies apparaissant et disparaissant suivant une ligne horizontale.
Cette disposition sur un écran concave cerne l’observateur
et l’oblige à tourner la tête pour visualiser
l’ensemble de la série. Doublée d’une
musique électronique sombre, l’atmosphère de
cette installation, plongée dans la pénombre, propose
une présentation adéquate pour la thématique
de ces photos qui rejoint dans l’ensemble celle, trouble,
d’Antoine d’Agata qui, dans un autre registre, a exposé
lors de ces Rencontres le résultat de sa collaboration photographique
avec une école primaire du quartier de la Roquette.
Arthur
Omar nous entraîne quant à lui dans une danse
festive, celle de son exposition intitulée Anthropologie
des visages glorieux. Ses photographies en noir et blanc semblent
animer une ronde folle, encerclant le spectateur qui se trouve comme
au milieu d’un carnaval, à la hauteur de visages en
gros plan et grand format. Le jeu sur le noir et blanc permet de
mettre en valeur le maquillage pailleté de danseurs réunis
arbitrairement par cette scénographie, de rehausser le blanc
des yeux exorbités. Ces détails tendent à faire
ressortir le caractère profondément tribal et premier
de la danse qui, depuis les origines, permet à l’homme
d’exprimer ses pulsions de vie (puisque mouvement et vie vont
de pair) ou encore de communier avec des forces transcendantes.
Que l’on pense aux derviches tourneurs, aux transes ou aux
carnavals, il s’agit bien de laisser s’échapper
des pulsions, afin de réguler entre autres l’ordre
social. On se trouve ainsi entouré de visages que l’on
croit pouvoir toucher : grain de la peau, sourire carnassier aux
dents éclatantes, paillettes, langues tendues, tout concourt
ici à la fascination devant cette saisie anthropologique
et quasiment anatomique de ces figures animées.
Enfin, avec
Annet van der Voort, nous abordons un ultime passage,
celui de l’individuel au collectif, de l’intime au public.
C’est dans la sphère privée d’une salle
de bains que la photographe décide de s’immiscer, en
prenant pour sujet de photographie huit femmes de huit à
quatre-vingt ans. Pour chacune, une série de photographies
a été prise, du lever à la sortie de la salle
de bain. La photographe décompose le processus de transformation,
parfois saisissant, qui s’accomplit pour la « préparation
» à la sortie dans le domaine public, professionnel
en particulier. Ces portraits de visages sont en effet le reflet
de la sociabilité ainsi que de l’âge de ces femmes,
sociabilité qui conditionne leur apparence et ce qu’elles
en font (coiffure, maquillage, Friday wear et cheveux détachés,
ou tailleur et chignon ? …). Ce processus qui s’accomplit
dans la maison est tout entier tendu vers l’extérieur,
vers la sortie sur l’espace public, espace où se jouent
précisément les rapports de face. Bien qu’individuels,
ces portraits n’existent donc, dans ce cadre, que par leur
ouverture sur le collectif, le social. Cette interdépendance
est fondatrice de la tension de ces clichés, tension entre
le privé (montré) et le public en tant que dispositif
(absent mais condition sine qua non de l’existence
de ce processus de modification extérieure). Superficielle,
l’apparence ?
Louise
Charbonnier
(juillet 2005)

Bilan
Où
se vérifie une fois encore l’adage selon lequel on
peut rire de tout, mais pas avec tout le monde.
« Peut-on
rire de tout ? Peut-on rire avec tout le monde ? A la première
question, je répondrai oui sans hésiter. […]
A la deuxième question, peut-on rire avec tout le monde ?
je répondrai : c’est dur ». Pierre Desproges.
De cette semaine
de Festival aux Rencontres d’Arles 2005, il ne restera que
de bons souvenirs et la nostalgie d’un événement
photographique convivial et animé. Cette semaine a été
avant tout l’occasion de découvrir, dans la masse de
photographies présentées (55 expositions au total)
quelques expositions majeures : Miguel Rio Branco
à l’Eglise des Frères Prêcheurs, la
collection Hunt à l’espace Van Gogh ainsi que la
plupart des artistes exposant aux anciens Ateliers
SNCF. Bien sûr, parmi la quantité de photographes
présentés, l’hétérogénéité
est de mise et toutes les expositions ne se valent pas (par exemple,
l’écrin architectural des travaux d’anciens élèves
de l’ENP à l’abbaye de Montmajour - par ailleurs
pauvres en nombre – suscite davantage l’admiration que
les vidéos et les clichés eux-mêmes). Mais là
est la force de ces Rencontres qui permettent un rassemblement et
une confrontation de points de vue photographiques en un lieu et
un temps donnés.
Ainsi, la place
du forum, lieu névralgique du Festival, a permis cette année
encore aux acteurs de ces Rencontres de traiter des différents
moments forts (présentation d’expositions, événements
festifs comme la Nuit de l’Année, Remise des Prix…)
et aux photographes (Miguel Rio Branco, Joan Fontcuberta, W.M Hunt…)
de commenter leur travail. L’évolution de la photographie,
notamment du numérique, a par exemple été l'un
des leitmotivs des discussions et conférences, exploité
notamment par Joan Fontcuberta, ce dernier expliquant comment, «avec
le numérique, il devient presque impossible de rater une
photo, sauf pour un professionnel. Il n’y a plus qu’un
professionnel qui puisse rater une photo, et l’esthétique
est ainsi devenue facile, banale, insignifiante. Il faut donc porter
son attention sur le concept, non plus sur l’image.»
C’est ce dialogue photographique qui, d’une façon
générale, a guidé le spectateur ; c’est
cette interaction entre photographies et discours qui a animé
et enrichi les œuvres présentées, comme si la
parole ajoutait une dimension nouvelle au regard que l’on
pouvait porter sur des œuvres. Ce principe quasi-scénographique
habituellement mis en œuvre par les musées a ici envahi
pendant le Festival la ville d’Arles toute entière.
Ville joliment
assiégée de jour comme de nuit par un bataillon de
photographes lourdement armés et investie dans ses moindres
recoins par diverses projections photographiques, l’assaut
photographique que subit Arles pendant le Festival a revêtu
un caractère particulier à l’occasion de la
première Nuit de l’Année dans le quartier de
la Roquette. Sur le mode de la déambulation, le visiteur
était invité à visionner des photographies
dans des lieux aussi insolites qu’une cour d’école,
une église ou un cloître. Les ruelles et les petites
places du quartier ont ainsi été mises en valeur par
des projections thématiques et sonorisées (Télérama,
Géo, Magnum, la Galerie Vu, World Press Photo, Arte…
avec Antoine d’Agata, Lorenzo
Castore…), galeries et commerces se joignant pour l’occasion
à cette Nuit estivale. Devant le franc succès rencontré
par cet événement, l’équipe des Rencontres
a décidé de le reconduire l’année prochaine.
A la fois salle
de conférence et musée à ciel ouvert, Arles
trouve tout naturellement dans son théâtre antique
le lieu privilégié de soirées, notamment de
la Soirée de Remise des Prix dont la première partie
rendait cette année un hommage à Henri
Cartier-Bresson - habitué et ami des Rencontres - avec
une sélection de photographies sur l’Inde (son deuxième
pays) mise en musique par Anoushka Shankar et en présence
de son père, les deux musiciens devant se produire le lendemain
dans le cadre du festival de musique arlésien « Les
Sud ». Le parti pris de la Remise des Prix en seconde partie
de soirée misait sur l’originalité de la présentation,
les cérémonies de la sorte ayant souvent, il est vrai,
un caractère convenu. Une comédienne a donc animé
la lecture des textes présentant les travaux des nominés
d’une voix enjouée au ton détaché et
ironique. Rien d’étonnant à ce qu’une
poignée de mécontents aient crié au scandale
: « cette comédienne – qui n’a même
pas été présentée – se moque ouvertement
de ces photographes ! ». Critique formelle versus
analyse de fond, certains ont donc, cette année, choisi.
Le faux problème
de cette performance à l’occasion de la Remise des
Prix a eu le mérite de mettre en lumière la qualité
des photographes nominés. La voix de la comédienne
invitait à une lecture des textes et des photos au second
degré. Lorsque les photographies proposaient elles-mêmes
une réflexion, voix et images s’exprimaient de concert.
Mais certaines séries détonaient simplement parce
qu’elles prêtaient, en effet, à l’ironie
: ce ton n’a fait qu’en révéler la médiocre
qualité (on pense par exemple aux photographies de Garry
Fabian Miller, Jo Longhurst ou encore aux fleurs de Gareth Mc Connell).
Ont été finalement primés : Simon
Norfolk pour le Prix Dialogue de l’Humanité, Anna
Malagrida pour le Prix de l’Aide au Projet, Mathieu
Bernard-Reymond pour le Prix No Limit et Miroslav Tichy pour
le Prix Découverte.
Louise
Charbonnier
(juillet 2005)

Présentation
(L. Charbonnier)
Sélection
d’expositions (J-E Denave)
Regards
sur la collection Hunt (L.
C.)
Mathieu
Bernard-Reymond (J-E D.)
Miguel
Rio Branco (L. C.)
Expositions
aux anciens ateliers SNCF : morceaux choisis (L.
C.)
Bilan
(L. C.)
|