Photographie
Expositions jusqu’au 19 septembre 2004

LES RENCONTRES D'ARLES
10, rond-point des Arènes

13200 Arles
04 90 96 76 06

Grands Prix des Rencontres d'Arles 2004
(créés en 2002) remis le 11 juillet 2004

 

 

Rétrospective

Comme chaque année, les Rencontres d’Arles, grande fête de la photographie, permettent de faire le point sur le devenir erratique des images. Innovation pour cette 35e édition : l’espiègle photographe anglais Martin Parr est le commissaire invité de 25 des 46 expositions proposées. « Un point commun m’est apparu cette année face aux travaux des photographes contemporains : le documentaire conceptuel. Il s’agit d’une tendance de taille : assaillis tous les jours par des milliers d’images et d’informations, nous avons de plus en plus besoin de mettre de l’ordre dans ce chaos. La démarche photographique qui consiste à choisir une facette de notre société pour l’approfondir ensuite est sans doute la bonne, qu’il s’agisse de documenter une meeting dans une bourgade des Etats-Unis ou de dresser l’inventaire des mines antipersonnel » écrit Martin Parr. Si cette idée de « documentaire conceptuel » (point de vue subjectif d’un artiste sur l’actualité ou le réel par le biais de la série, de l’ironie, du questionnement, etc.) dessine en pointillés une ligne commune aux expositions, on constate cependant une grande hétérogénéité des propositions : beaucoup de photographes méconnus, des artistes de générations et d’origines diverses, des formes hétéroclites pouvant aller jusqu’aux arts plastiques (avec par exemple l’exposition consacrée à l’artiste italien Michelangelo Pistoletto, une des figures de l’Arte Povera) ou à ce que Parr nomme la «photographie vernaculaire» (photo amateur, cartes postales, publicités, etc.).

Point de tête d’affiche cette année, contrairement aux années précédentes avec la grande rétrospective Koudelka en 2002 ou la mise en avant de la photo chinoise en 2003.
De cette cuvée 2004, globalement de très bonne qualité, nous retiendrons quelques lignes de force et individualités marquantes. Parmi les nombreux photographes japonais présentés, deux sortent du lot : la jeune Rinko Kawauchi (née en 1972) et ses photographies épurées, poétiques, nimbées de lumière blanche ; et le moins jeune Osamu Kanemura (né en 1964 à Tokyo) tissant ses images urbaines de fils électriques, de panneaux signalétiques et de lignes géométriques en un maillage dense.

On pourra aussi découvrir ou redécouvrir deux photographes anglais à travers la petite rétrospective consacrée à Tony Ray-Jones chroniquant avec humour et élégance la vie quotidienne de ses compatriotes, et la présentation d’une quinzaine de grands formats de l’étonnant Chris Killip posant son regard « démesuré » et frontal sur le nord industriel de l’Angleterre.
Digne héritier de Bernd et Hilla Becher, l’allemand Frank Breuer inventorie quant à lui les signes et les formes des zones commerciales, allant jusqu’à transformer des containers en superbes créations picturales abstraites. Point de vue neutre et perturbant aussi chez Paul Shambroom qui fixe en grands formats couleurs les conseils municipaux de petites bourgades américaines, ou chez Katy Grannan qui littéralement met à nu la middle class américaine.

Les Rencontres d’Arles sont aussi l’occasion de « réviser ses classiques » avec la belle rétrospective consacrée à Lucien Clergue (l’un des cofondateurs des Rencontres en 1969 avec Jean-Maurice Rouquette et Michel Tournier), l’expo Gÿorgy Lörinczy (images mouvementées et erratiques sur le New York des années 1970), la présentation des collections de la FNAC (où l’on verra le fameux cliché de Robert Capa du soldat républicain espagnol fauché par la mort, le portrait du « Che » ou encore des photographies de Cartier-Bresson, Mario Giacomelli, Leonard Freed, Max Pam, etc.), et l’exposition « Oeuvres inachevées » organisée par la MEP et consacrée aux photographes morts du sida (Robert Mapplethorpe, Hervé Guibert...).

Enfin, nous vous conseillerons deux expositions un peu « décalées » plus proches des arts plastiques que de la photographie « classique » : celle consacrée à trois artistes post-modernes russes (Oleg Kulik, le collectif AES+F et Arsen Savadov) avec des mises en scène poussant le spectateur au bord du malaise, et celle de l’artiste japonaise Kimiko Yoshida mettant en abîme l’identité féminine à travers des autoportraits « monochromes » d’une beauté stupéfiante !

Jean-Emmanuel Denave
(juillet 2004)

Jean-Emanuel Denave, né en 1970, est critique et journaliste (collaborations avec Sitartmag, l'Express, L'Art Aujourd'hui, Le Petit-Bulletin Lyon). Amitiés d'écriture avec les arts plastiques, la photographie et la danse contemporaine. Contact


 

 


 

Pawel Zak

Quelqu’un que je connais bien
Atelier de Chaudronnerie – Jusqu'au 19 septembre 2004

Dans le cadre de l’édition 2004 des Rencontres de la Photographie, l’artiste polonais Pawel Zak expose dans les anciens ateliers SNCF de la ville d’Arles une série d’autoportraits en noir et blanc regroupés sous le titre Quelqu’un que je connais bien. La plupart de ces scènes d’intérieur sobre sont habitées par deux personnages : le photographe lui-même, et, dans un miroir, son reflet doué d’une existence propre.

Les premières photographies expriment le conflit entre le photographe et son alter ego : devoir cohabiter sans cesse avec son reflet, voilà qui entraîne d’inexorables querelles de voisinage. On ne se supporte tout simplement plus. D’abord, l’homme pousse un cri et étouffe simultanément celui de son reflet en lui plaquant la main sur la bouche. Le pendant de ce cliché montre le photographe, les mains plaquées sur les oreilles, se protégeant du cri de son reflet dans le miroir. Dans le combat sans fin qui est engagé avec son double, Pawel Zak va jusqu’à signifier sa démission à travers sa propre disparition : sur un cliché, il n’y a plus que deux reflets, l’un dénudé et pudique, l’autre décontracté, s’habillant, tandis qu’un siège vide, à côté, est un témoin « positif » (par opposition au sens photographique de « négatif ») de l’absence du photographe.

Mais, loin de toute schizophrénie, loin de toute aliénation de l’homme par son double qu’il (qui l’) aperçoit, le travail de Pawel Zak transcrit cette tentative à la fois particulière et universelle de l’humain pour construire son identité, et son unicité à travers son apparence (vestimentaire notamment, de nombreuses photographies de l’artiste le montrant s’habillant ou se dévêtant). Comme dans Alice au Pays des Merveilles il s’agit pour Pawel Zak de décrypter ce qu’il y a «de l’autre côté du miroir», ou plutôt qui s’y trouve. Sur un cliché, l’image du reflet est flou alors que celle du photographe est nette. Lequel est alors l’original, moi ou le reflet ? Quelle est la vraie vie, celle que je vis ou celle qui existe dans mes rêves ? L’étape du doute est nécessaire pour se créer et s’actualiser.

Parfois pourtant, entre le photographe et son reflet, la rencontre n’a pas lieu : le premier a les yeux ouverts, l’autre a les yeux fermés. A d’autres moments, on surprend le reflet en train d’asperger avec malice le nez du « vrai ». Pawel Zak aborde aussi cet aspect ludique dans une scène où il essaye de prendre en photo son double, cette fois-ci bien réel, qui joue comme un enfant turbulent avec des avions en papier – réflexion sur la difficulté de l’homme à se penser dans le temps : comment puis-je être ce que je suis en n’étant plus ce que j’étais et en ne sachant pas ce que je vais devenir ? Question à laquelle Hegel répondait par le concept d’Aufhebung : le dépassement et la conservation (l’adulte n’est plus l’enfant, mais sans l’enfant il ne peut y avoir d’adulte).

Dans un troisième temps, Pawel Zak met en abîme cette réflexion grâce à la mise en scène artistique ; comme sur cette photographie où le photographe tient un miroir où son reflet tient un miroir etc. L’idée est par ailleurs développée dans un cliché qui s’inspire des Ménines du peintre Vélasquez. Pawel Zak n’a pas choisi au hasard ce tableau, qui donne à voir sans doute mieux qu’aucun autre la pensée de l’artiste sur la place qu’il occupe dans son œuvre et où le spectateur est mis à contribution et questionné sur son rôle dans la (re)création de l’œuvre d’art. Dans cette exposition, il en va de même pour le visiteur dont le reflet sur les sous-verres des photographies ajoute une dimension au travail du photographe.

Louise Charbonnier
(juillet 2004)