Photographie

Rencontres d'Arles
juillet-septembre 2002

 

Rencontres 2004

Josef Boudelka Rétrospective chronique
Album de Famille de Jules Antoine
- chronique
Alex MacLean, Le jeu en Amérique vu du ciel - chronique
Antonio Biasiucci, Vaches, installations - chronique
Larry Sultan, The Valley - chronique

Journ'Arles
Trois journées passées en Arles, un parcours subjectif, non exhaustif, sous forme de petit "journal"
(par J-E. Denave)


Le festival au croisement de toutes les photographies

6 juillet 2002
Ouverture et début des vernissages
Spectacles visuels
Théâtre Antique, Place du Forum
6-13 juillet - 22h15

Les expositions

6 juillet-18 août - de 10h à 19h
Rétrospective KOUDELKA
jusqu’au 8 septembre

LES RENCONTRES D'ARLES
10, rond-point des Arènes

13200 Arles
tél. : 33 (0)4 90 96 76 06

http://www.rencontres-arles.com/

JOSEF KOUDELKA
HERE IS NEW YORK - Hommage aux Twin TOWERS
ORDONEZ FALCON - La Collection Ordonez-Falcon
LARRY SULTAN - The Valley
ALEX MACLEAN - Le jeu en Amérique vu du ciel
JANANE AL-ANI, RAEDA SAADEH, ZINEB SEDIRA
LES WESTON DU MUSÉE RÉATTU
JEM SOUTHAM - La forme du temps - Mares, Rivières et Embouchures
ALASTAIR THAIN - Waking from the American Dream
ALEXEY TITARENKO - Les quatre mouvements de Saint-Petersbourg
GABRIELE BASILICO - Provincia Antiqua - Monuments et sites antiques de Provence, Alpes, Côte d’Azur
ANTONIO BIASIUCCI - Vaches
SERGUEI TCHILIKOV
CAROLINE FEYT
JOCHEN GERZ - Les Mots de Paris
MUSÉE PÉDAGOGIQUE - (1894-1918)
JOHN HINDE et la collection de cartes postales de MARTIN PARR
HUIT GALERIES NEERLANDAISES
SOPHIE RISTELHUEBER - Détails du Monde
LISE SARFATI - Marguerite Duras
ANTOINE QUENARDEL et Fabio PICCIOLI - Terrain, jardinage
LUDOVIC VALLOGNE - Non Facturées
THOMAS CHABLE - POL PIERART - Au seuil de soi-même


Alexey Titarenko
St Petersburg, 1993

Pour la première fois, les Rencontres d’Arles organisent la remise de 7 grands prix reflétant la diversité de la création photographique contemporaine.

Les Rencontres entendent ainsi affirmer leur vocation à transcender les différents genres qui font la photographie : portrait, mode, photo-journalisme, photographie plasticienne, etc.
Remise des prix : le 9 juillet 2002 par un jury international composé de personnalités du monde de la photographie.


 

 

 

Journ'Arles

Trois journées passées en Arles, un parcours subjectif, non exhaustif, sous forme de petit "journal". Des notes et anecdotes afin de rendre compte d'une atmosphère, tirer quelques premières conclusions, parler brièvement des expositions qui ne seront pas chroniquées… Juste une image, pas une image juste, afin d'éveiller en vous le désir d'autres parcours, d'autres images.

Samedi 6 juillet.
Arrivée en gare d'Arles sous un soleil de plomb. C'est une petite gare presque déserte, aux murs jaune sable, d'où émane une certaine nonchalance. Arriver ici en plein été est déjà une promesse de bonheur.
En ce début d'après-midi la ville est encore assoupie, les gestes sont lents et la lumière un peu trop vive. Les 33e Rencontres de la Photographie ne commenceront qu'à partir de 17 heures. Cette année elles fêtent leur 33 ans, l'âge de la résurrection et du renouvellement : "exit" la thématique en fil rouge pour les expositions, retour sur scène d'un directeur controversé parmi les professionnels, François Hébel, finances à redresser, allongement de la durée du festival, ouverture de nouveaux lieux (l'Eglise des Frères Prêcheurs par exemple), organisation de deux colloques, remise d'une dizaine de prix…
Pendant huit jours la ville va vivre au rythme de l'image sous toutes ses formes. Un kaléidoscope géant.


JOSEF KOUDELKA
France, Brittany, Gipsies, France, 1973 ©magmun
18 heures : Le groupe de journalistes, professionnels et officiels chemine cahin-caha d'un vernissage à l'autre. Au Palais de l'Archevêché, quatre photographes sont exposés. Raeda Saadeh, photographe palestinienne, donne à voir son "territoire de l'occupation": autoportraits représentant ses expériences du corps (soutien gorge fait de chair, danse macabre avec un squelette,…)… Un travail intéressant mais sans grande originalité : les "actionistes" l'ont fait contre l'Autriche néo-fascisante, Abramovic contre la guerre en Yougoslavie.

Serguei Tchilikov pose son objectif face à la Russie post-communiste : intérieurs, maisons de passe, scènes de rue, couples. Les attitudes sont figées, les sujets posent exagérément… Le photographe s'inspire de la théorie de la distanciation de Brecht. Ses photographies pâles et froides donnent le frisson, dérangent. Taysir Batniji rend hommage aux Palestiniens tués lors de la deuxième Intifada : portraits évanescents, entre présence et oubli…Mémorial impressionnant en ces temps d'actualité funeste.
Larry Sultan se glisse quant à lui dans les coulisses du porno aux Etats-Unis.

19h30 : nous rejoignons un lieu extraordinaire, des ateliers SNCF au sud de la ville qui accueillent pas moins de six expositions. Le soleil rase les toitures de la friche industrielle, le ciel rosit, les officiels égrènent leurs discours, le nouveau Ministre de la Culture a fait le déplacement.
Ludovic Vallonges a accroché ses séries d'images "non facturées", "floues", recouvertes d'une résine translucide… Etrange beauté de ces formes ineffables : plaines évanescentes, forêts fantomatiques, immeubles immergés dans les brumes de la mémoire… Tout un monde mystérieux placé entre rêve et rebut.
Plus loin : des trains, des cheminots, des ouvriers, des aiguillages…Harry Gruyaert et Jean Gaumy proposent leurs vues noir&blanc ou couleur sur le "monde" du fret SNCF, Andrew Cross sillonne les vastes paysages américains et signe un travail magnifique sur les trains de marchandises.

Dans une petite pièce, Lise Sarfati adresse son "Post Factum" à Marguerite Duras.
Peu de temps après la mort de l'écrivain, la photographe a fixé ses lieux de vie et d'écriture dans de petits formats aux tons rose pâle.
Ces espaces intimes, dépouillés et silencieux avancent lentement vers notre regard, tels de petits poèmes de lumière.

Au fond du hangar, le contraste est abrupt avec les photographies "géantes" d'Alastair Thain qui depuis plusieurs années sonde les faces cachées du Rêve Américain. Ses photographies "outrées" n'épargnent aucun idéal (l'université, l'immigration, la religion, le courage des sapeurs pompiers,…) et provoquent quelques sueurs froides.



Dimanche 7 juillet

Les vernissages de la veille se sont prolongés jusqu'à plus de deux heures du matin. Tant d'images déjà. Pour se "changer les idées", petit détour par la Fondation Van Gogh, et premier choc de la journée : le musée a réuni une dizaine d'œuvres de Francis Bacon "représentant" Van Gogh. Des portraits ? Non : des flux, des tourbillons, la mise à nu des forces pures de la couleur et du trait. La photographie a libéré la peinture de la représentation, bien lui en fasse. Elle s'en est elle-même bien vite libérée… Pour preuves, quelques magnifiques portraits photo de Francis Bacon par Bill Brandt ou Peter Beard (ne pas manquer le Dernier Homme, 1974), présentés dans la cage d'escalier de la Fondation.
Arles c'est aussi la possibilité de réviser ses classiques : Joseph Koudelka bien sûr, en figure de proue des Rencontres. Mais aussi Edward Weston au Musée Réattu (32 œuvres tirées des collection du musée) et bien d'autres avec la présentation de la Collection Enrique Ordonez & Isabel Falcon (Musée de l'Arles Antique). Pour la première fois, une grande collection privée est présentée en Arles (une sélection de 80 images parmi les 800 détenues par le couple espagnol). De Fox Talbot à Nan Godin, de Nadar à Andreas Gursky, de Bérénice Abbott à Serrano, en passant par tant d'autres, cet "échantillon de 10%" est impressionnant et incontournable.
Pour terminer la journée plus légèrement, place aux facéties de Martin Parr dont les autoportraits et les collections de cartes postales sont projetées au Théâtre Antique. L'humour pince sans rire de l'artiste anglais et sa "re-visitation" du kitch ne feront peut-être pas oublier au spectateur les 15 euros dépensés pour cette soirée.

Lundi 8 juillet
Si le cinéma c'est 24 fois la vie par seconde, combien alors pour ces quelques journées arlésiennes?
Aujourd'hui plusieurs "petites" expositions : la poésie tragique de Jules Antoine, les vertiges d'Alex Mc Lean, les abysses de chair de Biasiucci. Pour se détendre, les petits formats humoristiques et les jeux de mots du Belge Pol Pierart, véritable "Cioran de la photographie".

Zineb Sedira (photographe d'origine algérienne) investit la Chapelle Ste Anne avec ses jeux d'ombres et de voiles. Disparition du corps, du visage, regard ironique sur le port du voile…La femme, une ombre? De la Vierge Marie au fondamentalisme islamiste, une mise en abyme des cultures et des civilisations. Au Musée Réattu, Janane Al-Ani joue elle-aussi du croisement des cultures avec humour et talent.
Jananne Al Ani, Untitled (veils) 1996 1.2 x 1.8m

Dans un grand appartement du nord de la ville, la Galerie VU présente ses photographes… Un nouveau choc, l'exposition est à elle seule un festival dans le festival ! Pour ne citer qu'eux : Michael Ackerman, les rites hallucinés de C. Garcia Rodero, S. et P. Stanikas, les portraits ténébreux de Richard Dumas, l'univers électrique et "trash" d'Antoine d'Agata, le bel hommage rendu au grand photographe Christer Strömholm récemment décédé (1918-2002)… La photographie n'est pas un art figé, loin de là!
Une preuve supplémentaire: ce petit "happening" au hasard d'une rue par le collectif parisien "Ateliers d'études photographiques réflexe" : deux tréteaux, un ordinateur portable, un guitariste jouant "live" et des séries de photographies projetées à même un mur entre le passage d'un camion poubelle et celui de grappes de touristes.
Arles : des expositions de grande qualité et quelques belles rencontres impromptues.

J-E Denave
(juillet 2002)

Jean-Emanuel Denave, né en 1970, est critique et journaliste (collaborations avec Sitartmag, l'Express, L'Art Aujourd'hui, Le Petit-Bulletin Lyon). Amitiés d'écriture avec les arts plastiques, la photographie et la danse contemporaine. Contact

 

 

 

 

 

 

 

Album de Famille de Jules Antoine
Lieu : Caisse d'épargne, Place de la République.

C'est l'histoire d'un anonyme, d'un père qui photographie ses deux enfants, de 1893 à 1912. L'histoire de Jean et Marthe: enfants, adolescents, jeunes gens. C'est une histoire d'amour égrenée en images noir et blanc.
On pourrait gloser sur la modernité du cadrage et des procédés… Mais c'est impossible, dérisoire, au regard de l'émotion qui se dégage des photographies.
Le texte de Roland Barthes, La Chambre Claire, revient à la mémoire. L'idée de "punctum" s'impose pour cette exposition bouleversante : un détail, un je ne sais quoi qui vient transpercer le regard, court-circuiter l'histoire de la photographie, la technique, le goût, le "studium". Les images transpercent l'iris et le cœur dans le même instant.

Qu'est-ce qui point ? L'intensité d'un regard, le doigt levé de Jean, des taches de rousseur, l'inclination d'un visage, le sourire de Marthe. La connivence des enfants, leur malice, une tendresse ineffable…? Jules Antoine saisit sur ses plaques les jeux de ses enfants, leur incroyable complicité, quelques moments fugaces de la vie quotidienne... C'est aussi l'enfance de la photographie, son innocence, ses joies pures.
Le cartel nous apprend cependant qu'à l'âge de 20 ans, Jean est arraché à la vie par une péritonite. Son père, désespéré, abandonne la photographie. Difficile de retenir ses larmes : l'exposition n'est plus seulement poignante mais déchirante.

Jean-Emmanuel Denave
(10 juillet 2002)



 

 

Alex MacLean, Le jeu en Amérique vu du ciel.
Salle Henri Comte, rue du Plan de la Cour.

Un tableau de Rothko renversé ? Non, deux courts de tennis.
Un Mondrian ? Non, des "coffres" pour bateaux.
Un dessin de Cy Twombly ? Non, des motards roulant sur un étang gelé !
De loin, les photographies aériennes d'Alex MacLean ressemblent à autant de tableaux abstraits : compositions de lignes, de formes géométriques et de couleurs éclatantes. De près, on découvre : un golf, une plage surpeuplée, un stade d'athlétisme, un manège, un port de plaisance…


Alex Maclean
Theme Park Psychedelic Amusement Rides, Orlando FL April 1999

Depuis 25 ans, le photographe parcourt le ciel américain à bord de son Cessna 182 et photographie paysages, constructions, villes, étendues maritimes…. La série présentée en Arles a pour thème "le jeu" (sports et loisirs) et ses diverses infrastructures. Le jeu "sur terre" devient vu du ciel jeu de lignes et de couleurs : immenses toiles dressées par l'homme sur la surface de la terre. On savait le temps consacré par l'homme au jeu, on découvre avec Maclean l'espace qu'il occupe et modifie. Vertigineux.

Jean-Emmanuel Denave
(10 juillet 2002)

http://www.landslides.com

Alex McLean : en 1975, devenu pilote professionnel il fonde Landslides, une entreprise spécialisée dans la photo aérienne. Son travail a été publié dans Géo, Life, New York Times Magazine,… Son corpus comprend plus de 350 000 images !
Une exposition (paysages et villes américains) lui sera consacrée à Paris du 17 octobre au 30 novembre 2002 à l'agence BETC/Euro RSCG

 

 

 

 

 

Antonio Biasiucci, Vaches, installations
Cloître Saint-Trophisme, place de la République.

Le ténébreux plancher des vaches

Dans une pièce obscure et voûtée, sourdent du sol les photographies d'Antonio Biasiucci. Alignées, par terre, sur quatre rangées, enchâssées dans de "petites tombes", elles obligent le regard à se pencher sur sa part de ténèbres. S'allonge devant nous un étrange mémorial, une sorte de nécropole, où l'on déambule avec précaution et effroi. A même le sol, à même la chair.
Un œil, une corne, une partie de pelage, des fragments de peau et d'os, etc. émergent, à peine discernables, d'un magma dense et noir. La forme, la netteté, la perspective, la représentation laissent place ici à la chaleur, l'inquiétude, au chaos des sens et des affects.

Antonio Biasiucci est né à Dragoni, en Italie, en 1961. Ses premiers travaux traitaient d'anthropologie et du monde paysan. Il vit et travaille à Naples depuis 1982.

Les vaches fragmentées, découpées par le cadrage, fondues dans une masse obscure, deviennent des animaux mythiques, dessinent un monde de pulsions et d'inquiétante étrangeté. Entre mémoire et présence, silence et cris d'angoisse, les images de Biasiucci sont une plongée derrière le miroir de la raison et de la lumière. Ce "monde sans organe", pour paraphraser Deleuze, se donne à voir comme une approche des cycles éternels du vivant, de la matière et de leurs puissances cachées.

Jean-Emmanuel Denave
(10 juillet 2002)

http://www.contrasto.it

 

 

 

 

 

 

 

Larry Sultan, The Valley
Palais de l'Archevêché, Place de la République.

Larry Sultan est né en 1946 à Brooklyn, New York. En 1992, il se fait connaître du grand public avec "Pictures from home", vaste ensemble constitué d'images tirées d'archives familiales et de portraits de ses proches. "Je voulais arrêter le temps, faire que mes parents vivent toujours" écrit-il.
Quelques années plus tard, il retourne sur les terres de son enfance, la vallée de San Fernando en Californie. Mais cette fois-ci, le photographe se glisse dans les coulisses du monde porno !
Les lieux de tournage sont des villas cossues louées par des avocats, des banquiers,… Piscine, arbustes, intérieur de magazines: tel est l'environnement investi par l'équipe d'un film.

Les grands tirages couleur de Larry Sultan ne fixent aucune scène explicitement sexuelle mais parcourent plutôt le hors champ de l'univers porno, ses temps morts, l'entre deux scènes. C'est un regard ironique sur ces "ouvriers du sexe" au repos. Après ou avant le tournage d'un plan, une actrice en bigoudis appelle avec son portable une amie ou un parent, un acteur nu médite dans une cuisine accoudé à l'évier, un autre se délasse sur le gravier d'une cour intérieure... Le sexe, omniprésent, se mêle à la banalité la plus crue et aux gestes somnambules des acteurs. Le résultat s'avère drolatique, plaçant le spectateur entre attraction et répulsion. La moderne Sodome est aussi une "usine" grosse d'ennui et de trivialité.

Jean-Emmanuel Denave
(15 juillet 2002)


http://www.janetbordeninc.com