Le cœur plus gros que le ventre
Petit à Petit, 2004
à partir de 13 ans

 

Donner du bonheur pour en recevoir

Sur le dessin de couverture, une adolescente, affalée au pied d’un évier où trônent les restes d’un repas, pose la main droite sur un tube de papier blanc enroulé dans un ruban rouge. Les habits moulants de la jeune fille accentuent ses rondeurs, les longs cheveux blonds encadrent un visage aux sourcils froncés, aux yeux rougis. Au premier plan gît un cutter… L’illustration de Mathilde Arnault annonce un récit difficile…

Marie-Louise, qui préfère se faire appeler Marilou, a quinze ans et pèse 83 kilos pour 1m65. Les ados du collège la surnomment «Mademoiselle Gélatine» en se moquant de «la mollesse de sa chair». On lui propose facilement de finir les plats, vu son «profil de vide-paniers». Angoissée et malheureuse, Marilou sèche les cours pour la première fois ; elle se réfugie à l’hôpital, au chevet de son grand-père maternel, roi de la bonne humeur, «as des grimaces». Dans cet endroit où personne ne lui rit au nez, où elle se sent bien, aussi bien qu’aux cours de théâtre du mercredi, Marilou répète avec son «Papy Tambour» le rôle de la nourrice d’Antigone. Mais bien sûr le collège avise ses parents de l’absence de la jeune fille… «J’eus dans mes larmes l’envie de hurler que j’en avais marre d’eux… que c’est facile de suivre le droit chemin quand on a la bonne taille pour avancer. Moi, je me frotte aux parois.» Marilou touche son ventre, sent ses cicatrices, cherche son cutter pour se punir, se soulager, «oublier dans la douleur»…

Heureusement, grâce à un simple tube de papier blanc entouré d’un ruban rouge, une semaine éprouvante va commencer et permettre d’«engloutir» l’image de «la petite Marilou à la silhouette gélatineuse». Les messages reçus par la jeune fille sont des cris d’amour ; elle se découvre pour la première fois importante pour quelqu’un. Alors tout s’enchaîne, elle abandonne son cutter, trouve l’énergie d’affronter ses parents pour clamer son identité ; elle répond aux moqueries, décide de «dire non aux imbéciles qui méprisent, qui agressent les autres sans parfois les connaître, dire non au désespoir». La si belle Laura et même Maureen la branchée lui proposent leur soutien et leur amitié. Au théâtre, elle décroche le rôle d’Antigone. Les lettres de Samuel continuent à la porter, à la soutenir dans son ascension vers le bonheur. Mais qui est donc ce bel inconnu qui tarde à se montrer?

Marilou est touchante, désarmante. Son histoire décrit les malaises ressentis par les jeunes et particulièrement la difficulté d’assumer un physique qui ne présente pas les critères à la mode. L’auteur insiste sur les réactions inconsidérées des adolescents face au malaise d’un des leurs, parce qu’il est plus facile d’être méchant que de chercher à comprendre. Il raconte aussi les difficultés des enfants à répondre aux ambitions des parents qui eux aussi ont peur de ne pas être à la hauteur de leur devoir. Il suffit de pas grand chose finalement pour sauver une destinée et favoriser le bonheur, de même un rien peut conduire à l’automutilation. Le récit n’évoque pas le suicide mais le lecteur ne peut s’empêcher d’y penser devant tant de mal-être. Il faut comme Marilou bénéficier d’un déclencheur pour comprendre que «l’important n’est pas le regard que les autres portent sur nous mais celui qu’on porte sur eux» ; alors, «quand le regard qu’on met sur les autres se fait tout doux, tout tendre, tout à coup le bonheur même devient possible». Puis, grâce au théâtre, l’adolescente sort du tunnel : voilà une vraie thérapie naturelle, un accompagnement idéal permettant un voyage intérieur et une meilleure connaissance de soi ; jouer pour les autres force à échapper à ses propres douleurs, l’énergie est utilisée à transmettre le bonheur aux spectateurs dont la satisfaction renvoie forcément une image positive.

Dans cette histoire écrite à la première personne, Christophe Renault arrive à traduire les désarrois d’une jeune fille ; cependant, il utilise tant de métaphores et teinte les dialogues d’un humour si grinçant que le roman, par moments catalogue de jeux de mots, perd de sa crédibilité et met mal à l’aise… Parcours d’espoir, apologie de la volonté, la leçon se veut optimiste et peut quand même aider les jeunes lecteurs à mieux se comprendre ou découvrir chez les autres des souffrances insoupçonnées. Elle donne quelques clés positives pour favoriser l’expression personnelle, par le théâtre notamment qui libère la parole et initie au dialogue. Elle invite à «parler doucement pour faire entendre ses raisons» ; en affirmant qui on est, on amorce une démarche vers les autres, on arrive à oublier son nombril, «le cœur devient plus grand que le ventre», on communique enfin, on est sauvé du désespoir…

Martine Falgayrac
(août 2004)

Martine Falgayrac, enseignante en cycle 2 dans une école élémentaire lyonnaise, est passionnée par l'apprentissage de la lecture. Cherchant à en communiquer aussi le goût et les plaisirs, elle puise dans la presse et la littérature jeunesse des supports variés et attractifs pour accompagner et motiver les enfants dans leurs découvertes. Elle collabore activement à Sitartmag depuis décembre 2003.

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