Gros mots
Gallimard 1999
Folio mai 2001

 

L'hiver de force de Réjean Ducharme, mis en scène par Lorraine Pintal
Théâtre de l'Odéon à Paris du 7 au 17 février 2002


On le sait depuis L'avalée des avalés (1966), Réjean Ducharme, né au Québec en 1941, et dont l'itinéraire d'écrivain n'est pareil à nul autre, manie une langue bien à lui. Gros Mots n'échappe pas à cette constante minimale ; le titre lui-même pourrait annoncer tout un programme, mais ce n'est pas celui qu'on croit.
Johnny, le narrateur, est un personnage qui n'arrive pas à exister vraiment par lui-même ; tout le roman est fait de ses va-et-vient entre Exa, la femme avec qui il habite au milieu des querelles explosives, sa « Petite Tare », avec qui les conversations téléphoniques sont de longs et énigmatiques couplets amoureux, et Poppée la serveuse, la femme-étape de la brasserie-refuge. Un « alter ego », un semblable dont il a trouvé par hasard le cahier intime, et qui deviendra par déformation lexicale « Walter », servira de guide en filigrane dans cet itinéraire en forme de cercle sans destination apparente, sans progression raisonnable.

Pas de destination fixée, mais une idée fixe : « Vivre peu mais vivre mieux, une demi-heure, un quart d'heure par jour s'il le faut, mais d'amour, au prix d'être forcé de tuer tout le reste du temps, et de crever avec. ». Hors l'amour, rien ne vaut ; il ne s'agit pas de se lamenter désespérément sur les vides de l'existence, mais de les laisser se construire, et de les remplir de cet amour à part, celui de la « Petite Tare ». « C'est tout simple, il suffit d'y penser, tout le temps ».
Voilà où on en vient. Les « gros mots » sont ceux qui permettent à un bon à rien, à un asocial, à une « espèce » (comme dit son amante de cœur) de parler d'amour avec la passion et la pureté qui conviennent, dans la langue la plus mélangée et la plus expressive qui soit : « Moi grand persifleur jamais assez désenchanté, plongé le premier dans le délire, et pris jusqu'au trognon, heureux de frôler le ridicule et l'obscénité avec elle parce qu'ils sont les écueils de l'amour. On s'en fout si c'est charrié, si ça ne tient pas debout, pourvu que ce soit un conte de fées ». Les héros de Réjean Ducharme ont souvent ce côté enfantin, mystérieux et brutal qui fait que, sans les comprendre complètement, on s'y attache profondément. On leur fait confiance.

J-P Longre

Jean-Pierre Longre, maître de conférences en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical.
Il participe actuellement à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).


http://www.litterature.org/notice.asp?numero=181

http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/hiver_de_force/frametop.htm

http://www.gallimardmontreal.com/cata.fcgi/affiche?9782070756681

http://felix.cyberscol.qc.ca/LQ/auteurO/oneil_hu/ducharme.html

http://www.aqad.qc.ca/PAGES/AUTEURS/ducharme_rejean.htm