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Qui
a VU verra
La Maison Européenne
de la Photographie présente jusqu’au 25 février
2007 une rétrospective sur l’hebdomadaire VU
qui marqua un tournant dans l’histoire de la presse en se
proposant de centrer l’information sur le message photographique.
Sans aller encore jusqu’à l’affirmation de Robert
Frank – « la photo, c’est le texte »
- il s’agit pour la rédaction de mettre en pratique
un nouveau credo : « le texte explique, la photo prouve
». En donnant une place de choix à la photographie,
VU va tourner une page décisive
de l’histoire de la presse française, et initier les
grandes tendances de l’image médiatique jusqu’à
nos jours, comme celle du reportage photographique : pour les commissaires
d’exposition (Michel Frizot et Cédric de Veigy), «
Le pari d’informer par la photographie incite les éditeurs
à privilégier les images dont la lecture semble évidente
et sans ambiguïté, celles qui retiennent le regard,
et le persuadent de saisir « ce qui se passe », comme
si les faits y prenaient sens tous seuls. [La] prédilection
pour les photographies les plus convaincantes implique de choisir
des images plus efficaces dans leur emprise sur notre perception
qu’utiles à notre intelligence des faits. L’aspect
affectif et l’effet spectaculaire y prennent le pas sur le
souci descriptif, la ligne « spectatoriale » remplace
la ligne éditoriale […] ». VU initie alors
un nouveau regard de la presse sur le monde, et un nouveau regard
du monde sur la presse, « Instrument complémentaire
de la vision, la photographie avait en retour instrumentalisé
notre regard. »
En créant
en 1928 l’hebdomadaire VU, Lucien
Vogel veut que la photographie y soit à l’honneur :
quantité, visibilité et qualité de ces images
seront trois leitmotivs pour tenter de montrer la réalité,
démontrer le discours de VU sur
cette réalité, émouvoir le lecteur et s’adresser
à lui. Cette volonté d’accorder un rôle
de premier plan à la photographie implique des choix quant
à la façon d’intégrer des clichés
dans un journal : combien de photos ? Dans quel ordre et selon quelle
mise en page ? Quel format ? Quel rapport au texte ? Quelle place
accorder au lecteur ?
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Ces
choix déterminants sont à l’origine chez
le lecteur d’une façon de voir l’image de
presse, de la considérer comme preuve et de la ressentir
comme vecteur d’une émotion. Cette exposition,
en montrant les choix préalables à la première
diffusion médiatique de photos dans un hebdomadaire,
contredit l’expérience commune : la photographie,
qui nous paraît si vraie, si naturelle, n’est pas
cette adequatio intellectus et rei comme le dit Fontcuberta,
cette adéquation de l’idée (d’un photographe
présumé objectif donc innocent) à la chose,
comme on se plaît à la croire, mais bien le résultat
d’opérations humaines arbitraires. |
La photographie
n’est pas donnée mais construite, et lorsque nous voulons
– nous, lecteurs – faire d’une photographie une
preuve, nous nous leurrons en tentant de créer fictivement,
intellectuellement, cette adéquation à la chose. Nous
y mettons une vérité qui n’y est pas. Alors
bien sûr, à défaut de pouvoir modifier la chose,
nous en modifions l’idée que nous nous en faisons.
Les commissaires de l’exposition, auteurs des remarquables
textes en marge, démontent ainsi ce mécanisme à
l’œuvre de façon exemplaire dans le célèbre
cliché de Capa montrant un républicain espagnol touché
d’un balle en pleine tête. Selon eux, cette photo, qui
a été l’objet d’une polémique quant
à son éventuelle mise en scène, présente
l’intérêt de contribuer à démontrer
que la photographie suscite d’emblée chez le spectateur
un processus d’adhésion et de croyance, en mettant
à mal et en suspens la foi du regardeur en ce dispositif
: « Le scandale de la mise en scène ne vient-il
pas avant tout du fait que le photographe a été capable
de prévoir son efficacité sur nos regards ? […]
l’instant fait davantage événement dans notre
imaginaire que dans les faits auxquels il renvoie. Notre créance,
nos projections, notre foi surdéterminée dans l’image
y sont comme prises en flagrant délit. Notre réception
quelque peu ingénue des photographies rend nos regards non
seulement prévisibles mais instrumentalisables […]
encourageant une vision du monde qui s’accommode d’un
manque d’explication. »
Dans le nouvel
hebdomadaire VU, les photographies sont
donc présentes en grand nombre, sous des formats variés
(rectangulaire, ovale, octogonal, rond, rectangulaire à bords
arrondis…) pouvant se chevaucher : les cadres peuvent être
subvertis par d’autres cadres ou par l’image (comme
avec cette canne à pêche sortant d’une photographie
pour entrer dans une autre). Les photographies de VU
s’inscrivent aussi dans une filiation cinématographique
: « Il s’agit pour le lecteur-spectateur de retrouver
le sentiment qui lui procurent les « vues d’actualité
» cinématographiques regardées chaque semaine
par des millions de personnes » et, dans le cadre de
la mise en page des photos de VU, «
le « montage » s’apparente à celui du film
muet, à un moment où le cinéma est devenu parlant.
» A ce montage des photographies s’ajoute le photomontage,
l’un répondant à l’autre sur le principe
du tout ou de la partie. En quatre mouvements, la scénographique
didactique de l’exposition décrypte les nouveaux codes
photographiques qui apparaissent dans VU
: les « dispositifs techniques », les « inventions
formelles et narratives à l’œuvre dans l’agencement
des images », « l’efficacité nouvelle des
images sur le lecteur » et « l’étonnement
né du pouvoir de photographier le monde ». Au
final, on ne pourra donc que recommander chaudement cette présentation
illustrée, documentée et intelligemment commentée
des premiers pas de la photographie de presse.
Louise
Charbonnier
(novembre 2006)
Louise
Charbonnier est doctorante, allocataire de recherche
et monitrice en Sciences de l'Information et de la Communication
à l'Université Lumière Lyon 2. Ses thématiques
de prédilection sont le dispositif iconique, la photographie
et le rapport entre réel et fiction à l'oeuvre dans
les dispositifs de représentation par l'image. Elle est l'auteur
de deux travaux de recherche sur le cadre rectangulaire qui délimite
la majorité des appareils de communication visuelle qui nous
entourent.

http://www.mep-fr.org/default_test_ok.htm
http://www.europeanmonthphotography.eu
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