Arlington Park
de Rachel Cusk

Traduit (anglais) par Justine de Mazère
Editions de l’Olivier, 2007

 


De la tristesse des femmes ou : il pleut sur madame Dalloway

Arlington Park, c’est d’abord un décor, un lieu à la géographie précise, coincé entre des banlieues anglaises moins élégantes, proche d’un centre commercial géant, avec ses rues où roulent des voitures aux fenêtres fermées, ses rues chics et d’autres moins, ses magasins en tous genres, son parc, l’école devant laquelle les mères attendent, ses lycées (le difficile et le facile). Il pleut, le jour se lève. On suit le réveil de Juliet, engluée dans un mauvais rêve, et on la laisse vers 9h et quart, pour vivre la vie d’Amanda, puis d’autres, presque toujours sous la pluie, qui croisent d’autres femmes, personnages, nouveaux ou déjà entrevus, qu’on reverra ou non dans le fil de l’histoire, et tout cela jusqu’à la fin de la journée, qui s’achève par un repas où l’on retrouve trois des couples évoqués. Aucun événement marquant, du moins en apparence, une temporalité étirée autour du quotidien : les horaires d’école, le café avec les voisines, le supermarché. On est très loin de l’univers de la série télévisée Desperate Housewives auquel on a parfois comparé ce livre (même si la noirceur du portrait de la vie de famille l’en rapproche).
On est dans un univers et une écriture très proches du Mrs Dalloway de Virginia Woolf : même cadre temporel, même incursion dans l’esprit de femmes qui sont à la fois dans leur quotidien, dans leur passé et dans leurs espoirs. La description est le mode dominant, mais une description sensible, orientée par les émotions et les associations d’idées. Les plus belles pages du roman sont de cet ordre : la rue sous la pluie, le centre commercial, les balançoires dans le parc. Ce sont des pages merveilleuses, dignes de morceaux d’anthologie, très bien traduites, des objets parfaits qui font penser qu’on est ici face à l’œuvre d’un excellent écrivain.
Le fonds de ces histoires, qui pourraient être autant de nouvelles, est fait de nostalgie, d’amertume, d’esprit de révolte et de vengeance. C’est une plongée sombre dans le tissu de la vie des femmes, pas même ensoleillé par la présence des enfants et de maris pour la plupart aimants et désemparés (ou aveugles). L’une (Juliet), découvre ce matin là, à l’occasion d’un rêve atroce, que son mari l’a « assassinée » et que toute femme qui se fait prendre dans le piège de la famille est perdue. Toues ses ambitions et ses rêves de jeunesse apparaissent alors comme trahis. Dans son club littéraire (elle enseigne dans un lycée), elle observe les adolescentes auxquelles elle tente d’enseigner quelque chose de la littérature et de la vie telle qu’elle la conçoit (une belle scène, très juste de ton, sur leur réception des Hauts de Hurlevent).

Les espaces dans lesquels elles vivent ont un rôle déterminant, ou du moins sont investis symboliquement ainsi. Une femme vit de la vie des autres, en louant une chambre d’amis, et offre un portrait lui aussi terrible de la communication ou non communication entre femmes d’âges et de nationalités différents, de l’effet de la présence d’un tiers, d’un espace étranger dans la maison même. Une autre est accablée par la maison parfaite qu’elle et son mari ont longtemps rêvée et qu’elle habite enfin, tandis qu’une autre meurt à petit feu dans une maison qu’elle n’a pas choisie. Certaines sont prises dans un désir d’ordre et de propreté compulsif, d’autres noyées par un désordre, imposé par la présence des enfants, qu’elles ne peuvent plus contrôler. Le portrait des enfants est sans concession, entre les filles douces et programmées pour le malheur et les garçons sauvages et impérieux qui déjà jouent leur rôle de petits mâles méprisants.

Tout cela est très noir, mais sonne très juste. Une réserve cependant sur la dernière scène : par son excès et sa revendication qu’on peut juger déraisonnable (celle qui mène sa révolte a passé sa journée en activités dites futiles), elle diminue la portée de l’ensemble de ces histoires, dans lesquelles le désespoir, total, ne se limite pas à la seule question du partage des tâches, qui n’est qu’un symptôme. Elle fait aussi oublier que ce roman, bien plus qu’une revendication féministe, est une réflexion féminine désespérée sur l’état du monde d’aujourd’hui où les plus nanties, celles qui ont « tout pour être heureuses », découvrent chacune à sa façon que le bonheur est impossible, que le temps passé ne se rattrape plus et qu’elles n’ont aucun avenir. Une belle noirceur, pleine de cruauté mais aussi de poésie nostalgique. Enfin, on aura sans doute du mal à le croire, vu ce qui est dit plus haut, ce roman est souvent très drôle, d’un humour parfois noir parfois franc et des dialogues savoureux, souvent absurdes, qui en disent beaucoup plus qu’il n’est énoncé.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(juillet 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

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