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De
la tristesse des femmes ou : il pleut sur madame Dalloway
Arlington Park,
c’est d’abord un décor, un lieu à la géographie
précise, coincé entre des banlieues anglaises moins
élégantes, proche d’un centre commercial géant,
avec ses rues où roulent des voitures aux fenêtres
fermées, ses rues chics et d’autres moins, ses magasins
en tous genres, son parc, l’école devant laquelle les
mères attendent, ses lycées (le difficile et le facile).
Il pleut, le jour se lève. On suit le réveil de Juliet,
engluée dans un mauvais rêve, et on la laisse vers
9h et quart, pour vivre la vie d’Amanda, puis d’autres,
presque toujours sous la pluie, qui croisent d’autres femmes,
personnages, nouveaux ou déjà entrevus, qu’on
reverra ou non dans le fil de l’histoire, et tout cela jusqu’à
la fin de la journée, qui s’achève par un repas
où l’on retrouve trois des couples évoqués.
Aucun événement marquant, du moins en apparence, une
temporalité étirée autour du quotidien : les
horaires d’école, le café avec les voisines,
le supermarché. On est très loin de l’univers
de la série télévisée Desperate
Housewives auquel on a parfois comparé ce livre (même
si la noirceur du portrait de la vie de famille l’en rapproche).
On est dans un univers et une écriture très proches
du Mrs Dalloway de Virginia Woolf : même cadre temporel,
même incursion dans l’esprit de femmes qui sont à
la fois dans leur quotidien, dans leur passé et dans leurs
espoirs. La description est le mode dominant, mais une description
sensible, orientée par les émotions et les associations
d’idées. Les plus belles pages du roman sont de cet
ordre : la rue sous la pluie, le centre commercial, les balançoires
dans le parc. Ce sont des pages merveilleuses, dignes de morceaux
d’anthologie, très bien traduites, des objets parfaits
qui font penser qu’on est ici face à l’œuvre
d’un excellent écrivain.
Le fonds de ces histoires, qui pourraient être autant de nouvelles,
est fait de nostalgie, d’amertume, d’esprit de révolte
et de vengeance. C’est une plongée sombre dans le tissu
de la vie des femmes, pas même ensoleillé par la présence
des enfants et de maris pour la plupart aimants et désemparés
(ou aveugles). L’une (Juliet), découvre ce matin là,
à l’occasion d’un rêve atroce, que son
mari l’a « assassinée » et que toute femme
qui se fait prendre dans le piège de la famille est perdue.
Toues ses ambitions et ses rêves de jeunesse apparaissent
alors comme trahis. Dans son club littéraire (elle enseigne
dans un lycée), elle observe les adolescentes auxquelles
elle tente d’enseigner quelque chose de la littérature
et de la vie telle qu’elle la conçoit (une belle scène,
très juste de ton, sur leur réception des Hauts
de Hurlevent).
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Les
espaces dans lesquels elles vivent ont un rôle déterminant,
ou du moins sont investis symboliquement ainsi. Une femme
vit de la vie des autres, en louant une chambre d’amis,
et offre un portrait lui aussi terrible de la communication
ou non communication entre femmes d’âges et
de nationalités différents, de l’effet
de la présence d’un tiers, d’un espace
étranger dans la maison même. Une autre est
accablée par la maison parfaite qu’elle et
son mari ont longtemps rêvée et qu’elle
habite enfin, tandis qu’une autre meurt à petit
feu dans une maison qu’elle n’a pas choisie.
Certaines sont prises dans un désir d’ordre
et de propreté compulsif, d’autres noyées
par un désordre, imposé par la présence
des enfants, qu’elles ne peuvent plus contrôler.
Le portrait des enfants est sans concession, entre les filles
douces et programmées pour le malheur et les garçons
sauvages et impérieux qui déjà jouent
leur rôle de petits mâles méprisants.
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Tout cela est
très noir, mais sonne très juste. Une réserve
cependant sur la dernière scène : par son excès
et sa revendication qu’on peut juger déraisonnable
(celle qui mène sa révolte a passé sa journée
en activités dites futiles), elle diminue la portée
de l’ensemble de ces histoires, dans lesquelles le désespoir,
total, ne se limite pas à la seule question du partage des
tâches, qui n’est qu’un symptôme. Elle fait
aussi oublier que ce roman, bien plus qu’une revendication
féministe, est une réflexion féminine désespérée
sur l’état du monde d’aujourd’hui où
les plus nanties, celles qui ont « tout pour être heureuses
», découvrent chacune à sa façon que
le bonheur est impossible, que le temps passé ne se rattrape
plus et qu’elles n’ont aucun avenir. Une belle noirceur,
pleine de cruauté mais aussi de poésie nostalgique.
Enfin, on aura sans doute du mal à le croire, vu ce qui est
dit plus haut, ce roman est souvent très drôle, d’un
humour parfois noir parfois franc et des dialogues savoureux, souvent
absurdes, qui en disent beaucoup plus qu’il n’est énoncé.
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(juillet 2007)
Anne-Marie
Mercier-Faivre
est
professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM
de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

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