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Après
le cinéma
Jusque dans l’exercice de la théorisation, le génie
reste génie. Raoul Ruiz a beau proclamer dans
Poétique du cinéma que le septième
art est d’ores et déjà mort, les miscellanées
de ce recueil de conférences s’avèrent formidablement
stimulantes ; la réédition de cet ouvrage aux éditions
Dis Voir nous préserve assurément d’un monde
sans cinéma…
Ruiz s’insurge
à juste titre, et avec élégance, contre le
cinéma industriel (dont Hollywood est l’incontournable
symbole), contre son « conflit central » et ses happy
ends en réalité bien pathétiques, contre ses
divertissements qui ne font qu’aggraver l’ennui contemporain
au lieu de le sublimer, contre sa présomption d’hostilité
(le monde comme champ de bataille, la volonté comme efficacité,
l’amour comme jeu de stratégie, la liberté comme
suite de choix imposés), contre l’essor de la virtualité,
qui rend l’homme lui-même virtuel, contre l’innocence
anti-culturelle engendrée par ces films à fins commerciales
et politiques…
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Ruiz œuvre à un cinéma qui se rallierait
le hasard et l’irrationnel (ars combinatoria),
un cinéma singulier, artisanal, multiple, toujours ouvert
vers l’ailleurs, ludique avec ses obessions et poétique
dans leur traitement, adaptatif ; lucide, il pose le funèbre
constat que l’histoire du cinéma n’est qu’une
«suite de révolutions décapitées»,
d’avant-gardes et d’expérimentations vite
récupérées par le cinéma industriel,
empoisonnées par son venin mercantile – mais sans
doute son amour du cinéma, et la haute vision qu’il
en a (dont ses films donnent un aperçu plus que convaincant),
le rendent-ils un peu trop pessimiste : le cinéma artisanal
pour lequel il prêche et qu’il illustre ne saurait,
par définition, être récupéré
par le cinéma industriel, car le hasard et la singularité
sont irréductibles à toute fabrication à
la chaîne. |
Ouvrage théorique
richement illustré, associant à une belle érudition
une sensibilité très subtile et un humour plaisant,
Poétique du cinéma propose
d’inventives réflexions sur l’image, sur le réel
et sur le virtuel, sur l’illusion, sur la mémoire ou
sur l’inconscient. Toute l’imagination ample et sage
du réalisateur se déploie dans ces pages aux mille
idées et expérimentations, qui souvent rappellent
les rêves intellectuels de Borges, Ruiz offrant également
de beaux exemples de son art de saisir la vie dans son flux d’ensemble,
d’embrasser les destinées – que ce soit celle
d’un homme, d’une œuvre, d’une image, ou
du cinéma lui-même. Précision et envergure se
réconcilient dans ce voyage à travers siècles
et civilisations qui, s’il nous aide à mieux comprendre
l’incompréhensible miracle qu’est le vrai cinéma,
nous permet surtout de mieux l’aimer dans son incompréhensibilité
même, d’en mieux apprécier le Mystère…
Nicolas
Cavaillès
(juin 2005)

dernier
film
Le Domaine perdu
France-Roumanie, sortie 1er juin 2005
http://www.disvoir.com/
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