Poétique du cinéma
Éditions Dis Voir, 2005
réédition

 

Après le cinéma


Jusque dans l’exercice de la théorisation, le génie reste génie. Raoul Ruiz a beau proclamer dans Poétique du cinéma que le septième art est d’ores et déjà mort, les miscellanées de ce recueil de conférences s’avèrent formidablement stimulantes ; la réédition de cet ouvrage aux éditions Dis Voir nous préserve assurément d’un monde sans cinéma…

Ruiz s’insurge à juste titre, et avec élégance, contre le cinéma industriel (dont Hollywood est l’incontournable symbole), contre son « conflit central » et ses happy ends en réalité bien pathétiques, contre ses divertissements qui ne font qu’aggraver l’ennui contemporain au lieu de le sublimer, contre sa présomption d’hostilité (le monde comme champ de bataille, la volonté comme efficacité, l’amour comme jeu de stratégie, la liberté comme suite de choix imposés), contre l’essor de la virtualité, qui rend l’homme lui-même virtuel, contre l’innocence anti-culturelle engendrée par ces films à fins commerciales et politiques…

Ruiz œuvre à un cinéma qui se rallierait le hasard et l’irrationnel (ars combinatoria), un cinéma singulier, artisanal, multiple, toujours ouvert vers l’ailleurs, ludique avec ses obessions et poétique dans leur traitement, adaptatif ; lucide, il pose le funèbre constat que l’histoire du cinéma n’est qu’une «suite de révolutions décapitées», d’avant-gardes et d’expérimentations vite récupérées par le cinéma industriel, empoisonnées par son venin mercantile – mais sans doute son amour du cinéma, et la haute vision qu’il en a (dont ses films donnent un aperçu plus que convaincant), le rendent-ils un peu trop pessimiste : le cinéma artisanal pour lequel il prêche et qu’il illustre ne saurait, par définition, être récupéré par le cinéma industriel, car le hasard et la singularité sont irréductibles à toute fabrication à la chaîne.

Ouvrage théorique richement illustré, associant à une belle érudition une sensibilité très subtile et un humour plaisant, Poétique du cinéma propose d’inventives réflexions sur l’image, sur le réel et sur le virtuel, sur l’illusion, sur la mémoire ou sur l’inconscient. Toute l’imagination ample et sage du réalisateur se déploie dans ces pages aux mille idées et expérimentations, qui souvent rappellent les rêves intellectuels de Borges, Ruiz offrant également de beaux exemples de son art de saisir la vie dans son flux d’ensemble, d’embrasser les destinées – que ce soit celle d’un homme, d’une œuvre, d’une image, ou du cinéma lui-même. Précision et envergure se réconcilient dans ce voyage à travers siècles et civilisations qui, s’il nous aide à mieux comprendre l’incompréhensible miracle qu’est le vrai cinéma, nous permet surtout de mieux l’aimer dans son incompréhensibilité même, d’en mieux apprécier le Mystère…

Nicolas Cavaillès
(juin 2005)

dernier film
Le Domaine perdu

France-Roumanie, sortie 1er juin 2005

http://www.disvoir.com/