|
Long vol au-dessus des temps
Un avion français
atterrit non loin d’une maison isolée, au Chili : le
début d’une belle destinée commune pour l’aviateur
aventurier Antoine (François Cluzet) et son admirateur taciturne
Max (Grégoire Colin)… Le dernier film du prolifique
Raoul Ruiz est une magnifique promenade à travers les âges
de la vie, menée d’une main de maître par celui
qui avait déjà fait du chef d’œuvre littéraire
de Proust Le Temps retrouvé un chef d’œuvre
cinématographique.
Proust n’est
assurément jamais très loin de ces destins croisés,
entremêlés par le cinéaste virtuose, aussi habile
à restituer l’enfance merveilleuse et émerveillée,
et à magnifier le dramatique des préoccupations de
l’âge adulte, qu’à révéler
toute la beauté de la vieillesse, temps du souvenir qui,
face à la fuite du temps, sublime tous les trésors
que la mémoire et le cœur ont rapportés de l’existence
vécue. Des déserts éternels du Chili à
la dictature des années 1970, en passant par la seconde Guerre
Mondiale vue d’Angleterre, Raoul Ruiz conte, avec force sauts
dans le temps et superpositions générationnelles,
l’histoire poétique et mystérieuse de cet aviateur
« chercheur de trésor », Antoine, nonchalant,
solitaire et rêveur, confiant en sa destinée, s’en
remettant toujours au vent, gentil pirate de l’air dont la
soif d’extraordinaire se propage en son fils spirituel, Max,
auquel il donne le goût de l’aventure avant de l’empêcher
de la vivre…
En point de
mire de ce défilé de paysages rappelant le récent
et très bon Big Fish de Tim Burton,
ou la plus ancienne Gloire de mon Père
d’Yves Robert (films au-dessus desquels Le Domaine
perdu plane superbement, dans des sphères autrement
subtiles), l’amour de Raoul Ruiz pour la France, pour la belle
France d’antan, sa culture et son savoir-vivre : la scène
du bal dans le « domaine perdu », lumineuse apparition
d’élégance parmi la rocaille aride du Chili,
ou le rôle joué par Le grand Meaulnes
(auquel le film, lointaine adaptation du roman d’Alain-Fournier,
doit notamment son titre), et toute l’histoire à la
fois fraternelle et distante de cet aviateur français auquel
tout sourit, et de son plus jeune homologue chilien dont la seule
chance de sa vie aura été la rencontre avec Antoine
– tous ces éléments, et bien d’autres,
ajoutent à l’hommage finement rendu par Raoul Ruiz
à cette France du début du XXème siècle…
la France de Proust.
Nicolas
Cavaillès
(juin 2005)

Poétique
du cinéma de Raoul Ruiz
Éditions Dis Voir, 2005
|