Le Domaine perdu
France-Roumanie
, 2004

Avec Grégoire Colin, François Cluzet, Marianne Denicourt

sortie 1er juin 2005

 


Long vol au-dessus des temps

Un avion français atterrit non loin d’une maison isolée, au Chili : le début d’une belle destinée commune pour l’aviateur aventurier Antoine (François Cluzet) et son admirateur taciturne Max (Grégoire Colin)… Le dernier film du prolifique Raoul Ruiz est une magnifique promenade à travers les âges de la vie, menée d’une main de maître par celui qui avait déjà fait du chef d’œuvre littéraire de Proust Le Temps retrouvé un chef d’œuvre cinématographique.

Proust n’est assurément jamais très loin de ces destins croisés, entremêlés par le cinéaste virtuose, aussi habile à restituer l’enfance merveilleuse et émerveillée, et à magnifier le dramatique des préoccupations de l’âge adulte, qu’à révéler toute la beauté de la vieillesse, temps du souvenir qui, face à la fuite du temps, sublime tous les trésors que la mémoire et le cœur ont rapportés de l’existence vécue. Des déserts éternels du Chili à la dictature des années 1970, en passant par la seconde Guerre Mondiale vue d’Angleterre, Raoul Ruiz conte, avec force sauts dans le temps et superpositions générationnelles, l’histoire poétique et mystérieuse de cet aviateur « chercheur de trésor », Antoine, nonchalant, solitaire et rêveur, confiant en sa destinée, s’en remettant toujours au vent, gentil pirate de l’air dont la soif d’extraordinaire se propage en son fils spirituel, Max, auquel il donne le goût de l’aventure avant de l’empêcher de la vivre…

En point de mire de ce défilé de paysages rappelant le récent et très bon Big Fish de Tim Burton, ou la plus ancienne Gloire de mon Père d’Yves Robert (films au-dessus desquels Le Domaine perdu plane superbement, dans des sphères autrement subtiles), l’amour de Raoul Ruiz pour la France, pour la belle France d’antan, sa culture et son savoir-vivre : la scène du bal dans le « domaine perdu », lumineuse apparition d’élégance parmi la rocaille aride du Chili, ou le rôle joué par Le grand Meaulnes (auquel le film, lointaine adaptation du roman d’Alain-Fournier, doit notamment son titre), et toute l’histoire à la fois fraternelle et distante de cet aviateur français auquel tout sourit, et de son plus jeune homologue chilien dont la seule chance de sa vie aura été la rencontre avec Antoine – tous ces éléments, et bien d’autres, ajoutent à l’hommage finement rendu par Raoul Ruiz à cette France du début du XXème siècle… la France de Proust.

Nicolas Cavaillès
(juin 2005)

Poétique du cinéma de Raoul Ruiz
Éditions Dis Voir, 2005