Tokyo Cancelled
(The Fourth Estate, 2005)

Tokyo : vol annulé
traduit de l'anglais par Oristelle Bonis et Cécile Deniard
Buchet Chastel, 2005

 

 

Petites histoires de la mondialisation : quelques instants volés au temps qui passe.

Il neige sur Tokyo et, le temps d’une nuit, aucun avion ne peut y atterrir ; quelque part entre Tokyo et nulle part, un avion s’est posé, les voyageurs envahissent un aéroport étroitement surveillé, leur irritation laisse la place à la lassitude, puis à la promesse du repos dans les quelques hôtels de la ville qui n’ont pas été pris d’assaut par les délégués gouvernementaux venus assister à une réunion au sommet… La compagnie leur a trouvé un lit à tous, seuls treize passagers sont condamnés à passer la nuit sur les sièges de l’aéroport ; résignés à leur sort, ils s’accommodent néanmoins de la situation peu ordinaire jusqu’à totalement l’oublier : l’un d’entre eux a fait une proposition peu commune à ses compagnons ; que chacun, l’un après l’autre, raconte une histoire…

Le roman, sans en être un en apparence, se constitue peu à peu, sur le modèle du célèbre Décaméron de Boccace ou des Contes de Canterbury de Chaucer, au fil des treize récits imaginés, réinventés ou vécus (nul ne le saura jamais) par ces hommes et ces femmes anonymes dont on n’apprendra finalement rien. Car en définitive, ce qui compte ici, ce sont les liens à la fois temporaires et éternels qui se nouent entre ces inconnus, par le biais du langage narratif, du rêve et de l’imagination ; un partage simple et extraordinaire qui célèbre la puissance du verbe comme pont entre les êtres humains, brisant les barrières des origines, des nationalités et des cultures.

De la part de Rana Dasgupta, jeune écrivain britannique dont c’est le premier roman, rien ne trahit le besoin ou la volonté d’imposer un modèle culturel, humain ou littéraire (ne serait-ce que, dans les remerciements, une reconnaissance éprouvée pour la ville de Delhi, « Le terrain fertile où ce livre, de façon inattendue, a pris racine ») : la forme très libre des récits, entre contes modernes et fables intemporelles, onirisme et anticipation, fantastique et naturalisme, les différents milieux et pays évoqués, les pérégrinations et épreuves diverses des protagonistes, tout s’assemble et s’entremêle, permettant la naissance d’une texture narrative aux mille facettes, finement élaborée, où percent quelques motifs récurrents, plus ou moins fondés sur la double notion du hasard et de la coïncidence : imprévu des rencontres et des amours, retrouvailles inattendues, signes du destin… dans un double mouvement d’opposition et d’union.

Certains des récits, comme The house of the Frankfurt mapmaker, entre Allemagne et Turquie, The rendezvous in Istambul, entre Odessa et Marseille, ou encore The Doll, marquent peut-être davantage les esprits, pour longtemps, mais chacune des histoires joue son rôle et le lecteur va à leur rencontre avec plaisir. Ce beau voyage littéraire, fresque humaine et nomade, est un mixe de croisements, à l’image de l’aéroport : il est l'incarnation d’un ailleurs potentiel, rêvé ou sublimé, géographique ou narratif, le lieu privilégié de rencontres fortuites et provisoires entre départ et arrivée, de l’élaboration de réseaux complexes qui se reflètent dans la trame du roman lui-même, un lieu dont on oublie très vite, tout comme les voyageurs en transit, la matérialité, pour se mettre à l'écoute de l’un des treize narrateurs…

Blandine Longre
(juin 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.4thestate.co.uk/

http://www.ranadasgupta.com/