Saga de Ragnarr aux Braies velues
Suivi du Dit des fils de Ragnarr et du Chant de Kráka

Traduit du vieil islandais par Jean Renaud
Editions Anacharsis, 2005


Quand parlent les armes…

D’abord, un éclaircissement : une saga (d’un verbe germanique signifiant « dire, raconter ») n’est pas un roman et tient davantage du récit médiéval hybride, entre roman historique (auquel il ne faut pourtant pas se fier si l’on cherche du véridique) et conte mythologique. Sont ici relatés les faits et les « dits », les actes et les paroles, et toute références aux sentiments ou au monde intérieur des personnages demeure rare ; ces considérations n’entravent toutefois en rien la lecture car le récit est ici fluide et la narration plaisante — pas aussi décousue que dans certains textes anciens — et l’imagerie poétique (par le biais de synonymes ou de métaphores, les kenning, en particulier dans les passages en vers) est rendue de manière limpide ; les néophytes éviteront cependant de s’arrêter sur les notes de bas de page, certes éclairantes, mais les points de détails qu’elles développent ne sont pas nécessaires à la compréhension… Laissons aux spécialistes comme Jean Renaud le soin de démêler le vrai du faux, de chercher à retrouver sur la carte les lieux dont il est question, à confronter Histoire et fiction, ou à remonter aux récits source, et laissons-nous plutôt porter par les péripéties de ce texte jusqu’alors inédit en français.
Il suffit pour cela d’accepter l'invraisemblable et d’entrer dans un univers narratif mi-réaliste (souvent factuel et froidement énoncé) mi-fantastique (plus amusant) et incroyable, peuplé de rois téméraires, de reines vaillantes et autres « jarls » vikings cherchant à asseoir leur puissance, à défendre leur territoire ou à l’étendre, à combattre des animaux imaginaires ou dotés de pouvoirs magiques capables de faire reculer de solides armées (telle la vache Sibilja), à organiser de longues et lointaines expéditions (de l’Islande ou la Norvège jusqu’en Italie ou au Moyen-Orient), à déjouer les pièges ennemis ou à venger leurs proches (comme le fait si habilement le sage Ivarr, fils de Ragnarr, en Angleterre) – des ingrédients qui donnent l’impression de se retrouver en présence de certains passages des tragédies grecques antiques ou de l’Iliade. Les femmes ne sont pas absentes de cet univers que l’on pourrait croire, a priori, exclusivement masculin : le rôle d’Aslaug, figure multiforme, est indissociable de celui de son époux Ragnarr ; d’abord rebaptisée Kráka par ses parents adoptifs, puis renommée Randalin après qu’elle a pris les armes aux côtés de ses fils, elle règne durant les (longues et fréquentes) absences de son époux et parvient à assurer, grâce à la magie, son statut d’épouse légitime.

Les textes qui accompagnent La Saga de Ragnarr, le Dit des fils de Ragnarr et le Chant de Kráka, permettent un regroupement thématique intéressant, offrant un beau prolongement à l’histoire de Ragnarr ; le premier ne peut cependant supplanter la Saga elle-même et en offre plutôt une synthèse factuelle, tout en introduisant quelques variantes et des précisions généalogiques. Au contraire, le Chant de Kráka s’attarde sur un épisode précis de l’existence du héros Ragnarr : le moment précédant sa mort, qui survient dans une fosse remplie de serpents après qu’il a été fait prisonnier par le roi anglais Ella. Ragnarr y retrace son existence et ses hauts faits, ses expéditions et ses batailles, et ce bel exemple de poésie scaldique est un poignant chant d’adieu au monde, que le guerrier quitte « en riant », sachant que ses fils « ne pourront rester impassibles », quand ils apprendront comment est mort leur père. Ce destin singulier frappe l’imagination, débutant et s’achevant sur le motif du serpent, un symbole ambivalent, à l'origine de sa réputation valeureuse et de sa chute.


Tout comme la Saga de Hrolfr sans Terre (traduite de l’islandais ancien par Régis Boyer et publiée chez le même éditeur) celle de Ragnarr appartient au cycle des « sagas légendaires », et son héros éponyme, qui gagne très jeune son surnom en tuant un serpent géant, est l’une de ces figures nordiques qui ont fasciné, entre autres, les poètes romantiques (à une époque où commença à s’élaborer le mythe simpliste du Viking sanguinaire mais valeureux…). Il est difficile de dire avec exactitude si ces récits ont d’abord été véhiculés oralement mais on sait qu’ils ont été couchés sur le papier entre le XIIe et le XIVe siècle. Il reste que ces récits lointains et merveilleux ont de quoi séduire le lecteur du XXIe siècle, ne serait-ce que par leur dimension épique.

Blandine Longre
(janvier 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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