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Rachid
el-Daïf est l'un des 12 invités des Belles etrangères
2007, consacrées au Liban et à sa littérature.
blongre.hautetfort.com/archive/2007/10/31/belles.html
www.belles-etrangeres.culture.fr
Les
malheurs de Rachid...
D'entrée
de jeu, Rachid nous embobine dans son discours emberlificoté
et cocasse, sans jamais, semble-t-il, se départir d'un ton
sentencieux qui sert à merveille l'ironie de ce roman. Sans
relâche, le narrateur se réfugie dans les mots pour
vivre une révolte qu'il n'a pas le courage de transposer
en actes, ou pour s'assurer (il ne peut cependant nous tromper longtemps)
que son statut d'homme et d'époux ne saurait être remis
en question... Son monologue suit une logique qui lui est propre,
donne lieu à de nombreuses confusions, et le lecteur, bien
vite, se rend compte des contradictions qui régissent l'univers
intérieur de Rachid. Faut-il le plaindre ? Le condamner ?
Rire de lui ? Assurément, face à la déroutante
naïveté de ce narrateur, pathétique macho tiraillé
entre tradition et modernité, et face à sa mauvaise
foi pathologique, le lecteur ne peut qu'opter pour cette dernière
proposition...
Rachid, longtemps célibataire, est enfin marié ; cela
fait un mois, mais les malentendus et les querelles se multiplient
entre lui et sa femme, cette dernière passant ses soirées
et parfois ses nuits chez ses parents, prétextant que ces
derniers, eux, possèdent une télévision, de
surcroît branchée au câble... Rachid, en époux
attentif (en réalité désireux de satisfaire
un peu plus souvent ses ardeurs sexuelles...), décide d'acquérir
lui aussi l'objet du désir, tout en se souvenant des sages
paroles de son père, qui disait de la télévision
: "un monde qui détruisait l'homme à cause
de sa dangereuse, efficace et impressionnante magie",
ajoutant : " nous ne sommes plus seuls dans notre maison,
nous ne sommes plus des humains à part entière. Nous
ne sommes plus que des yeux exorbités et des oreilles dressées."
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Mais
en cédant à la modernité et au progrès,
Rachid pense pouvoir toucher les sentiments de sa femme et gagner
son amour. Son achat ne change pourtant rien à l'obstination
de cette dernière, à qui l'auteur ne laisse pas
la parole, sans que cela nous empêche de deviner son désir
d'émancipation. La position sociale de Rachid et son
honneur de mâle dominant sont irrémédiablement
ébranlés quand son épouse le quitte...
En mari abusé, humilié, il se lamente et s'apitoie
sur le sort qui lui a envoyé une épouse qui ne
lui convient finalement pas tant que ça, et il continue
de se mentir à lui-même et de se protéger
derrière son mur de valeurs traditionalistes et un discours
que la femme libanaise ne veut de toute évidence plus
accepter (" réparer la division homme femme,
est un devoir de femme", "j'aime beaucoup aider la
femme à sortir de la coquille dans laquelle les coutumes
l'ont enfermée. Mais, en même temps, j'aime que
la femme conserve un minimum de retenue"...) |
Dans le même
temps, il ne cesse de revenir à ses fantasmes sexuels, ne
nous épargnant aucun détail, s'épanchant ouvertement
sur la difficulté pour un homme célibataire de trouver
des partenaires et de se forger une expérience, tout en rabâchant
combien la virginité d'une femme doit être préservée
jusqu'au mariage ( une obsession ! )... La Meryl Streep du titre
(qu'il a observée, grâce à sa télévision
neuve, jouant le rôle d'une épouse qui quitte son mari
dans Kramer contre Kramer) incarne la femme occidentale,
libérée et provocante et le dilemme de Rachid : une
représentation qui l'éblouit ("Meryl Streep
est une femme splendide qui me fascine" ) et le terrifie
tout à la fois : "Meryl Streep et ses compatriotes
(...) ne se voilent pas et ne voilent rien. Qu'elles aillent au
diable ! Elles n'ont rien à voir avec nous."
Cette fabuleuse étude de mœurs révèle
un malaise palpable : celui de l'homme libanais aux prises avec
des transformations sociales qu'il est dans l'incapacité
de contrôler ou de réprimer ; les modifications des
règles des jeux de l'amour et du sexe troublent profondément
Rachid et ses interrogations, certes légitimes, de même
que ses arguments souvent bancals, dévoilent le mal-être
d'une société naturellement mutante et l'existence
d'une guerre des sexes qui est loin de s'achever. Difficile de s'attacher
à ce personnage imbu de lui-même et du statut qu'il
a reçu en naissant mâle, et sa mauvaise foi, sa lâcheté
et son immoralité flagrantes laissent pantois ! Mais c'est
surtout son incapacité d'adaptation aux modifications sociales,
sa naïveté maladroites, et son discours répétitif,
obsessionnel, qui en font un antihéros de choix...
B.
Longre
(juin 2004)

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