Qu'elle aille au diable, Meryl Streep !
traduit de l'arabe (Liban) par Edgard Weber
(Actes Sud, 2004)

 

Rachid el-Daïf est l'un des 12 invités des Belles etrangères 2007, consacrées au Liban et à sa littérature.
blongre.hautetfort.com/archive/2007/10/31/belles.html
www.belles-etrangeres.culture.fr

 

 

Les malheurs de Rachid...

D'entrée de jeu, Rachid nous embobine dans son discours emberlificoté et cocasse, sans jamais, semble-t-il, se départir d'un ton sentencieux qui sert à merveille l'ironie de ce roman. Sans relâche, le narrateur se réfugie dans les mots pour vivre une révolte qu'il n'a pas le courage de transposer en actes, ou pour s'assurer (il ne peut cependant nous tromper longtemps) que son statut d'homme et d'époux ne saurait être remis en question... Son monologue suit une logique qui lui est propre, donne lieu à de nombreuses confusions, et le lecteur, bien vite, se rend compte des contradictions qui régissent l'univers intérieur de Rachid. Faut-il le plaindre ? Le condamner ? Rire de lui ? Assurément, face à la déroutante naïveté de ce narrateur, pathétique macho tiraillé entre tradition et modernité, et face à sa mauvaise foi pathologique, le lecteur ne peut qu'opter pour cette dernière proposition...

Rachid, longtemps célibataire, est enfin marié ; cela fait un mois, mais les malentendus et les querelles se multiplient entre lui et sa femme, cette dernière passant ses soirées et parfois ses nuits chez ses parents, prétextant que ces derniers, eux, possèdent une télévision, de surcroît branchée au câble... Rachid, en époux attentif (en réalité désireux de satisfaire un peu plus souvent ses ardeurs sexuelles...), décide d'acquérir lui aussi l'objet du désir, tout en se souvenant des sages paroles de son père, qui disait de la télévision : "un monde qui détruisait l'homme à cause de sa dangereuse, efficace et impressionnante magie", ajoutant : " nous ne sommes plus seuls dans notre maison, nous ne sommes plus des humains à part entière. Nous ne sommes plus que des yeux exorbités et des oreilles dressées."

Mais en cédant à la modernité et au progrès, Rachid pense pouvoir toucher les sentiments de sa femme et gagner son amour. Son achat ne change pourtant rien à l'obstination de cette dernière, à qui l'auteur ne laisse pas la parole, sans que cela nous empêche de deviner son désir d'émancipation. La position sociale de Rachid et son honneur de mâle dominant sont irrémédiablement ébranlés quand son épouse le quitte... En mari abusé, humilié, il se lamente et s'apitoie sur le sort qui lui a envoyé une épouse qui ne lui convient finalement pas tant que ça, et il continue de se mentir à lui-même et de se protéger derrière son mur de valeurs traditionalistes et un discours que la femme libanaise ne veut de toute évidence plus accepter (" réparer la division homme femme, est un devoir de femme", "j'aime beaucoup aider la femme à sortir de la coquille dans laquelle les coutumes l'ont enfermée. Mais, en même temps, j'aime que la femme conserve un minimum de retenue"...)

Dans le même temps, il ne cesse de revenir à ses fantasmes sexuels, ne nous épargnant aucun détail, s'épanchant ouvertement sur la difficulté pour un homme célibataire de trouver des partenaires et de se forger une expérience, tout en rabâchant combien la virginité d'une femme doit être préservée jusqu'au mariage ( une obsession ! )... La Meryl Streep du titre (qu'il a observée, grâce à sa télévision neuve, jouant le rôle d'une épouse qui quitte son mari dans Kramer contre Kramer) incarne la femme occidentale, libérée et provocante et le dilemme de Rachid : une représentation qui l'éblouit ("Meryl Streep est une femme splendide qui me fascine" ) et le terrifie tout à la fois : "Meryl Streep et ses compatriotes (...) ne se voilent pas et ne voilent rien. Qu'elles aillent au diable ! Elles n'ont rien à voir avec nous."

Cette fabuleuse étude de mœurs révèle un malaise palpable : celui de l'homme libanais aux prises avec des transformations sociales qu'il est dans l'incapacité de contrôler ou de réprimer ; les modifications des règles des jeux de l'amour et du sexe troublent profondément Rachid et ses interrogations, certes légitimes, de même que ses arguments souvent bancals, dévoilent le mal-être d'une société naturellement mutante et l'existence d'une guerre des sexes qui est loin de s'achever. Difficile de s'attacher à ce personnage imbu de lui-même et du statut qu'il a reçu en naissant mâle, et sa mauvaise foi, sa lâcheté et son immoralité flagrantes laissent pantois ! Mais c'est surtout son incapacité d'adaptation aux modifications sociales, sa naïveté maladroites, et son discours répétitif, obsessionnel, qui en font un antihéros de choix...

B. Longre
(juin 2004)

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