Revue
Littérature, arts, saisons
numéro 1, Envol, automne 2005
Editions Point d'interrogation

 

Passage en revue

"On a confiance, on se concentre et voilà, c'est très simple. On vole."
(Agnès Desarthe)

Qu'est-ce que Quoi ? Le nom choisi pour cette revue pourrait laisser supposer que ses créateurs ne le savent pas eux-mêmes, mais il n'en est rien : "Quoi ?" relève davantage de l'interrogation du lecteur potentiel face à une toute nouvelle revue artistique, un objet littéraire qu'il découvre ; un titre qui résonne aussi à la manière d'une légère provocation, un aspect qui se retrouve de ci et de là dans la revue, mais qui va aussi à l'encontre des fausses certitudes, en particulier dans les domaines artistiques, où l'interrogation, comme mode de pensée et de fonctionnement, prime.
Quoi ? se veut avant toute chose pluridisciplinaire, à la croisée des arts et des lettres, et incite à un décloisonnement esthétique, voire un enchevêtrement synesthétique : tous les sens du lecteur sont ici convoqués, du goût (à travers une évocation culinaire signée Kathleen Evin) au toucher (on apprécie l'épaisseur et le doux grain du papier), et l'ensemble tient davantage du "beau livre" (reproductions pleine page, excellente qualité d'impression) que de la simple publication périodique.


© Flor Garduño 2001

Le désir d'ouverture en est la clef de voûte et le thème choisi pour ce premier numéro, "Envol", en dit long : envol vers des ailleurs linguistiques (on ne saurait qu'apprécier de trouver en fin d'ouvrage la traduction en anglais de chacun des textes), artistiques (photographie, installations, performances et peintures), et littéraires (quatre nouvelles inédites) ; sans oublier la place accordée aux sciences dites "exactes" (qui, une fois n'est pas coutume, ne sont pas ennemies des arts), avec plusieurs pages dédiées à Louis Pasteur (un texte de Nicolas Witkowski et des photographies de Eleonora Petrovanu) ou une brève évocation d'Einstein et de Charlie Chaplin...

On navigue ainsi parmi la multiplicité des créations humaines, d'une époque à l'autre, d'une figure ou d'un contexte à l'autre, et le souci d'être novateur en restant fidèle à des racines humaines communes est évident (hommage à Rimbaud, cité en exergue, ou encore à Kafka) à travers ces allées et venues temporelles éparpillées. Ce qui est vrai pour le temps l'est aussi pour l'espace géographique et la volonté de proposer des oeuvres venues de tous pays permet enfin d'oublier les frontières concrètes et figurées et les sombres murs qui souvent s'érigent entre les cultures.

Ainsi, on lit une nouvelle de l'écrivain russe Iouri Bouïda (Le nortic et le reirual), pour ensuite admirer les photographies de l'artiste mexicaine Flor Garduño (superbes natures mortes et vivantes en noir et blanc, qui remettent en question l'idée d'exotisme tout en en jouant), ou découvrir un Icare finlandais étonnant, Janne Lehtinen (photographies extraites de Sacred Bird), qui renouvelle encore et encore ses tentatives qu'il sait pourtant vaines (mais là réside son obsession d'explorateur), et les portraits japonais de Martine Locatelli, commentés par Eva Almassy ; plus loin, on rencontre l'étonnante série intitulée "Arrangement en vert et noir : La mère de la photographe", réalisée par Aline Smithson, qui a mis en scène sa propre mère dans une suite bien ordonnée de tableaux figés, où d'ingénieuses mises en abyme participent de la fascination que l'on éprouve à les contempler.

Après un petit tour dans l'atelier du peintre Miquel Barcelò (entre pigments, larges toiles et work in progress), ce sont les installations atypiques du sculpteur Julian Olariu que l'on observe, rassemblées sous le titre "Un arbre" : sur un fond blanc qui évoque les nuées, des objets sont comme suspendus ; un oiseau, des plumes immaculées, puis des cages vides, des arbres emprisonnés, un assemblage de lettres, et un mot qui revient en boucle, évoquant les anges - des oeuvres qui, sous leur allure de légèreté, convoquent en filigrane la mort et sa cohorte de symboles.


© Julian Olariu 2005

Ailleurs, on lira avec grand plaisir la nouvelle d'Agnès Desarthe (dont le titre, Une leçon de vol libre, renvoie explicitement à la thématique de ce premier numéro) et celle de Geneviève Brisac : Aux Aguets, récit épistolaire composé d'une lettre de vacancière (l'auteure elle-même) qui explore, lors d'un séjour en Toscane, "le mystère de l'envie d'écrire" et parle des vacances, qu'elle redoute profondément, comme d'un " piège à malheurs" ; l'envol n'est pas toujours aussi aisé que l'on croit... On promènera aussi son regard sur les clichés minutieux du photographe d'origine sud-africaine Koto Bolofo, qui capte bulles et gouttes d'eau en mouvement, des images accompagnées d'un poème sous forme de leçon écologique de Virilio Efron, La douche en plein air.

Anne-Marie Pilon-Olariu, peintre et graphiste, qui, avec Julian Olariu, a imaginé Quoi ?, aime à dire que la revue s'apparente à "une conversation de papier en paroles et en images", et le désordre irrévérencieux de surface laisse entendre que chacun doit trouver librement son chemin dans ce dédale hétéroclite, et naviguer entre texte et icône selon son bon plaisir - une façon de favoriser l'émergence de parcours en écho et de réseaux de sens, de réponses et de questionnements polysémiques entre les formes d'arts et les oeuvres présentées.
Après un départ transdisciplinaire si encourageant, que peut-on souhaiter à Quoi? de mieux qu'un beau vol prolongé ?

Blandine Longre
(novembre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

http://www.revue-quoi.com

Janne Lehtinen
http://www.galeriechateaudeau.org/expos%202002/lehtinen.htm

Martine Locatelli
http://perso.wanadoo.fr/durupt/loc/index.html

Aline Smithson
http://www.alinesmithson.com/