| Pascal Quignard,
écrivain érudit, s'est fait connaître du public
par des ouvrages sur l'antiquité latine et, plus notoirement
encore, par des romans qui nous plongent dans des univers musicaux
(Le salon du Wurtemberg, Tous les matins du monde),
et que ponctue ironiquement et violemment le tome X des Petits
traités, La haine de la musique.
Avec Terrasse à Rome, la plume de Quignard explore un
autre domaine esthétique, celui de la gravure. Meaume, né
à Paris en 1617, ami de Claude Gellée dit le Lorrain, est un
artiste passé maître dans la " manière noire "
; ses estampes à l'eau-forte (c'est-à-dire gravées
sur une plaque et plongées dans un bain d'acide nitrique) sont
sa raison d'exister. Son visage même est marqué à
vie par le fatal produit, puisqu'il a été " mordu ",
vitriolé par un rival en amour. La femme qu'il aimait l'a alors
délaissé, et le voilà parti sur les routes d'Europe,
observant les paysages et les groupes humains, fixant sur ses plaques
magiques l'alchimie des hommes et celle de l'amour comme une évidence,
en postures naturelles ou impudiques, avec une nostalgie qu'un jour
il abolira.
Quignard le
musicien grave lui-même dans le silence de l'écriture,
entre les vides de la page, comme des mesures entre deux soupirs,
des tableaux en noir et blanc : " Nous regardions la falaise si
blanche et haute qui se perdait dans le ciel blanc. Nous étions
juste au-dessous. La falaise lançait sur nous l'immense nuit
de son ombre. Au-dessus, là où se découpait
la crête, la lune, avant que le soleil fût couché,
scintillait. Il y a dans le monde des endroits qui datent de l'origine.
Ces espaces sont des instants où le Jadis s'est figé
". Mais cette fixité n'est pas l'immobilisme stérile.
Meaume l'aquafortiste, toujours en mouvement, de Bruges à
Rome, de Venise à Toulouse, de Bologne à Paris, de
nouveau à Rome, est pris sur le vif, dans des instantanés
en profondeur ; et les mots, sonores comme les R dont sonne le titre,
comme l'eau qui baigne le coeur de son nom, comme les M qui enveloppent
amoureusement ce cœur, comme la terre qui forge la " Terrasse à
Rome ", le placent dans le récit comme les modulations d'une
mélodie changeante, solide et fluide à la fois, à
l'image de ses yeux qui jusqu'au bout diront le mystère de
l'artiste : " Les yeux y brillaient encore comme ceux des nourrissons
et des grenouilles. Globes gris très grands mais on ne savait
ce qui y transparaissait. Ils vivaient leur vie dans une eau obscure.
C'était très intense mais il était impossible
de dire si la douleur, ou si la faim, ou si l'angoisse, ou si la
colère déchirante habitaient derrière ses yeux. La
blessure sur son visage ajoutait à l'incertitude de ses expressions
".
Terrasse à Rome est un beau livre, qu'il faut aborder avec
un désir identique à celui qui nous prend avant de
contempler une gravure de Callot ou d'écouter un morceau
de clavecin.
Jean-Pierre
Longre
Jean-Pierre
Longre, maître de conférences en littérature
du XXème siècle à l'Université Jean
Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical.
Il a participé à l'édition des romans de Queneau
dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

http://www.lmda.net/mat/MAT02195.html
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