En Passant
2000, Folio Junior / Théâtre
Éditions Gallimard Jeunesse, 2000

Postface de Michel Lécureur
Petit carnet de mise en scène de Françoise Valon.

 

Avis aux amateurs :
Parution le 15 mai 2002

Raymond Queneau, Romans I (Oeuvres complètes II)
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade.

Edition publiée dous la direction d'Henri Godard, avec, pour ce volume, la collaboration de Jean-Philippe Coen, Jean-Pierre Longre, Suzanne Meyer-Bagoly, Gilbert Pestureau, Emmanuël Souchier et Madeleine Velguth.

Ce volume contient: Le chiendent, Gueule de pierre, Les derniers jours, Odile, Les enfants du limon, Un rude hiver, Les temps mêlés, Pierrot mon ami.
Appendices: "Technique du roman", textes et documents inédits relatifs aux romans publiés. Préface, chronologie 1922-1942, notes sur la présente édition, notices, notes et variantes.
68 euros; prix de lancement 59 euros (jusqu'au 31/07/2002).


En Passant

La seule pièce de théâtre vraiment élaborée que Raymond Queneau accepta de publier (en 1944) se présente sous une forme particulièrement modeste : " Un plus un acte pour précéder un drame ", mention laissant à penser que ce texte ne constitue qu'un " lever de rideau ", une sorte d'introduction à un spectacle plus important dont on ne trouve pas trace dans les écrits queniens. Mais, sans parler du fait que l'auteur n'aime pas les oeuvres inachevées, et donc qu'il n'aurait pas laissé publier ni jouer une oeuvre à laquelle il n'aurait pas mis son point final, on sait qu'En passant était bien prévu comme un vrai " lever de rideau ", écrit à la demande d'Albert Camus, et joué en avril 1947 au théâtre Agnès Capri, dans une mise en scène de Pierre Gout, avant une tragédie de Luigi Pirandello (La vie que je t'ai donnée) mettant en scène l'illusion et la réalité de la mort. La modestie de l'enjeu est donc bien réelle, mais ne nous empêche pas de considérer En passant comme une pièce à part entière, à compter au nombre des oeuvres de Queneau et dans le patrimoine théâtral contemporain.

De construction rigoureusement symétrique et doublement circulaire, la pièce s'inscrit manifestement dans la lignée de l'écriture quenienne et répond au goût de l'auteur pour les figures géométriques. Quant à la thématique, elle témoigne de plusieurs préoccupations illustrées dans l'oeuvre romanesque et poétique : le rêve qu'on ne peut réaliser, le temps qu'on ne peut maîtriser, le néant auquel on ne peut échapper. Le désespoir qui filtre de ces constantes thématiques ne laissera pas oublier qu'elles se cachent sous la bonne humeur et la poésie.

Tout cela, les éditeurs d'En passant dans la nouvelle collection " Folio Junior / Théâtre " l'ont bien vu. Cette collection, qui a publié aussi Prévert et Tardieu, tente avec beaucoup de clairvoyance de placer le texte dans la perspective de la mise en scène et du jeu théâtral, ce qui n'est pas sans présenter des difficultés ; Françoise Valon, auteur du "petit carnet de mise en scène", le reconnaît d'emblée, mais justifie ce choix par ces difficultés mêmes : la pièce "contient un secret", dû au caractère multiple d'un texte qui paraît pourtant si facile… Avant cela, la postface de Michel Lécureur place En passant dans son contexte bio-bibliographique et littéraire, en insistant sur ce qui peut vraisemblablement intéresser les enfants. On peut bien sûr chipoter sur le choix des romans ou des recueils poétiques cités (pourquoi Courir les rues et pas Battre la campagne et Fendre les flots ? Pourquoi tous les romans sauf Saint Glinglin et Sally Mara ?), ou sur l'assimilation trop rapide et trop directe de Queneau à Valentin Brû et à Pierrot ; mais l'essentiel est là, partiellement condensé dans le dernier paragraphe (le travail, la culture, les recherches, les mathématiques…).

Le "petit carnet de mise en scène", structurellement quenien, joue sur les reflets du miroir. Il sert la pièce et se sert d'elle. Les conseils prodigués aident à en mieux connaître, mieux déchiffrer la composition et la thématique (la double rencontre et son terrain, à la fois lieu d'enfermement et de passage, les êtres, en couple et seuls, le rôle complexe des personnages et des objets, l'importance de certains détails et de certaines images rappelant qu'au théâtre tout est langage…), et mettent en évidence les aspects véritablement scéniques de l'ensemble (notons au passage un bon exercice d'improvisation et de mise en place à partir des didascalies de Zazie dans le métro : " (geste) "). Et sans démagogie, sans mièvrerie, sans simplification abusive, Françoise Valon propose une bonne initiation à la mise en scène, à l'improvisation, au jeu théâtral, à la lecture et à la représentation plurielles, montrant par là qu'apprendre le théâtre à des enfants n'est pas une mince affaire, et qu'En passant, pièce exigeante, se prête parfaitement à ce genre de projet. Certes, les contraintes éditoriales d'un "petit carnet" (mais même une cosmogonie peut être petite) ne permettent pas de dire tout ce que l'on pourrait attendre. Certains conseils restent un peu flous, et il est abusif d'écrire que "chez Queneau, rien n'est sérieux" (au contraire, tout est sérieux, le jeu et le rire au premier chef). Le chapitre " Comment jouer " (d'autres aussi) ne prend pas suffisamment en compte les dimensions onirique et poétique de la pièce (comment représenter le rêve au théâtre ?), et ne met pas assez en évidence l'importance de la langue : En passant est d'abord un texte, un tissu élaboré de mots, d'images qui se superposent et se répondent. Enfin, certaines pages méritent correction, orthographique ou littéraire : la page 101, en particulier, accumule les bourdes, telles que l'invention d'un titre lafontainien (Le chêne et le chien), et la confusion entre Exercices de style et Cent mille milliards de poèmes… Mais bon. Les enfants et leurs maîtres ne pourront que profiter de cette publication, qui s'accompagne d'excellents éléments d'analyse, d'utiles conseils de lecture et de mise en scène, et qui rend compte avec beaucoup de pertinence de la pièce, contribuant ainsi à l'inscrire ouvertement au répertoire, entre le "théâtre de l'absurde" et la "comédie du langage".

J.P. Longre
(Juillet 2000)

Article paru dans la revue Les amis de Valentin Brû n° 19-20, juillet 2000.

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

Queneau et le théâtre

Sites dédiés à Queneau
http://users.skynet.be/queneau/
http://www.ac-versailles.fr/pedagogi/Lettres/queneau/queneau.htm

Bibliographie annotée
http://www.creighton.edu/~chaskest/queneau.html