Je tue ils
Editions Cylibris, 2000

 

 

 

Pour sa première publication, Franck Quelen, jeune professeur de lettres, s'est livré à un exercice périlleux. Il n'est pas de tout repos de combiner en un même livre plusieurs genres à la fois : le roman policier, le roman épistolaire, le journal intime (fictif), le dialogue (à caractère théâtral), le monologue (intérieur et plus ou moins voilé)…, tout en agrémentant cette diversité générique d'un éclectisme stylistique marqué : chaque personnage se caractérise par sa tonalité, son lexique, sa ponctuation (ou absence de ponctuation), bref par une registration différente, et c'est à travers ces caractéristiques qu'on arrive à les distinguer, à déceler leur tempérament propre, portant en germe leur destinée.

Un défi, donc, que l'auteur s'est lancé à lui-même, sans manquer de solliciter le lecteur. Et, ma foi, le pari est plutôt tenu, sans que les artifices d'écriture soient trop apparents, et à condition que le lecteur accepte de jouer le jeu (mais il est là pour ça). Un suspense bien entretenu laisse entrevoir, à travers une longue préparation, les fissures puis les brèches ouvertes dans un groupe de camarades de lycée devenus des adultes plus ou moins mûrs, plus ou moins avertis, plus ou moins aigris, plus ou moins raisonnables, plus ou moins désespérés, plus ou moins aveugles, plus ou moins satisfaits d'eux-mêmes et des autres… On apprend peu à peu que le passé, pas aussi idéal que leurs échanges pouvaient le faire croire, a laissé des séquelles irréparables dans leur vie adulte (et il faut vraiment aller jusqu'à la dernière page pour mesurer la cruauté de ces séquelles).

Vu de l'intérieur, le destin individuel et collectif des personnages nous apparaît comme tracé par leur propre langage (écrit ou oral). L'un des intérêts majeurs du livre réside dans cette stratégie d'écriture : l'angoisse qui prend corps dans le récit naît et grandit de l'expression même des personnages, à une ou plusieurs voix, de l'écriture, voire de la typographie. L'intrigue et le parti-pris de composition, dans leur superposition polyphonique, sont inséparables ; voilà en quoi ce premier roman est prometteur.

J.P. Longre

du même auteur
Un dîner de sanglots - Baleine noire, 2007

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