Encres de Chine
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claire Mulkai
Liana Levi, 2004


Difficiles transitions dans la Chine de l’entre-deux

Après Mort d’une héroïne rouge et Visa pour Shanghai, Qiu Xiaolong, écrivain chinois exilé aux Etats-Unis depuis les événements de la place Tian’anmen, signe un nouvel ouvrage qui dépasse le simple cadre du roman policier, en offrant un panorama instructif de la Chine des années 1990 et des mutations socio-économiques affectant une population urbaine en perte de repères. Docu-fiction, donc, mais qui se fonde néanmoins sur une intrigue bien construite et un suspense régulier, alors que l’on suit les investigations parallèles de l’inspecteur principal Chen et de son adjoint Yu : tous deux enquêtent, à leur manière, sur l’assassinat d’une écrivaine dissidente, Yue Lige, auteure de Mort d’un professeur chinois. Le gouvernement craint que l’affaire ne s’ébruite et fait pression sur la police pour qu’un coupable soit rapidement mis sous les verrous – souhaitant ainsi montrer (entre autres aux médias) que l’affaire n’a rien de politique, en dépit du lourd passé de la victime.

Le passé, justement, et tout particulièrement la période de la révolution culturelle, joue un rôle essentiel tout au long du roman : parmi les habitants du shikumen (résidence particulière du XIXe siècle, reconvertie en logements, typique à Shanghai) où résidait la victime, l’on trouve nombre de gens ayant gardé de cette époque des souvenirs plus ou moins agréables et les autres, pourtant plus jeunes, subissent aussi les retombées des changements politiques successifs du régime communiste : Vieux Liang, surveillant de quartier (dont le rôle est moins prestigieux qu’au temps de Mao…), qui aide la police dans cette enquête ; Monsieur Ren, dont la famille possédait la résidence avant 1949, et qui vit maintenant dans une petite pièce de ce qui fut sa propriété ; ou encore Wan Qianshen, un camarade « modèle » dans les années soixante et soixante-dix, aigri et dérouté par les changements sociaux. Ce dernier en voulait à la victime, une ancienne garde rouge envoyée à la campagne afin d'être rééduquée dans une "école de cadres" (une façon de "garder sous contrôle des éléments politiquement peu fiables, ou à les écarter", en particulier les intellectuels). C'est là que Yue Lige était tombée amoureuse de Yang, professeur d'anglais étiqueté "droitier", puis "diable noir" — une romance qui ne put s'épanouir et qui s'acheva à la mort de Yang, victime de mauvais traitements. Le policier Yu pense que le passé de l'écrivaine a joué un rôle dans son assassinat et tout au long de son enquête, il s'intéresse aux voisins de la victime : lui aussi vit dans un shikumen, et il sait que dans ces lieux (où les gens, logés à l’étroit, ont droit à un coin cuisine dans la cour commune), rien ne passe inaperçu…

L'enquête, même si elle demeure passionnante (meurtre politique, prémédité, simple crime crapuleux, crime littéraire ?...) fait aussi office de prétexte pour dévoiler une société en mutation : certains restent tournés vers le passé (par nostalgie parfois), d'autres ont tracé un trait définitif sur le communisme, remplacé par l'affairisme et la loi du marché ; c'est ainsi que l'inspecteur principal Chen, qui gagne une misère, accepte sans sourciller l'offre alléchante que lui fait Gu, directeur d'un groupe financier allié au gouvernement mais aussi à la mafia : il lui suffit de traduire en anglais un projet d'urbanisation que Gu souhaite présenter à des partenaires américains, une tâche qui l’oblige à prendre des "vacances" et à confier l'enquête à Yu, son adjoint ; il intervient pourtant de loin en loin, mettant son érudition et sa sensibilité d'homme de lettres au service de Yu.
Le communisme, en tant que système économique, semble ici bel et bien mourant, ce qui ne va pourtant pas sans provoquer de nombreuses difficultés et d’injustices au quotidien : les écarts entre les salaires entraînent une corruption galopante, la pénurie immobilière oblige la plupart des familles à s'entasser dans des logements sans eau chaude ni cuisine, les personnes âgées ne perçoivent plus de retraite de la part des entreprises d'état, défaillantes, l'exode rural amène en ville nombre de paysans sans emploi, et les tensions socio-économiques se ressentent de façon accrue. Yu et Chen s'interrogent sur l'avenir de la Chine et sur le tour à donner à leur carrière : Yu sait que "dans une société de plus en plus matérialiste" un policier au salaire misérable ne peut pas espérer grand-chose ; Chen, quand à lui, ne semble pas mesurer les incohérences de la politique économique chinoise : "la distribution injuste des richesses au sein de la société était un thème récurrent chez les intellectuels chinois. Mais le camarade Deng Xiaoping avait sans doute raison d'affirmer qu'il fallait d'abord permettre à quelques chinois de devenir riches dans la société socialiste, et qu’ensuite des richesses accumulées par eux s'écouleraient peu à peu vers les masses."… Une parfaite définition du système du « dripping effect » dont se gargarisent les néo-libéraux… et dont on sait qu’il n'a pas fait ses preuves... mais l'inspecteur demeure plein d'espoir : "la combinaison des deux (le capitalisme et le socialisme) pouvait-elle fonctionner ? (...) Personne ne pouvait le dire, mais jusqu'à présent, cela marchait plutôt bien (...). Et malgré le prix à payer : l'écart toujours plus grand entre riches et pauvres." Ces idées sont-elles aussi celles de Qiu Xiaolong ? On aura tendance à le supposer, tant elles abondent dans le roman – une façon détournée de faire passer un message politique nuancé, certes, mais aussi très consensuel ; bien entendu, il serait absurde de défendre aujourd'hui les thèses et les pratiques maoïstes, mais est-il indispensable de proposer uniquement, en contre-partie, un capitalisme sauvage qui sévit aujourd’hui en Chine ? (Dans le même temps, une alternative est-elle vraiment envisageable ?) Les exemples pris dans le roman tendent à montrer que justement, tout est beaucoup plus complexe en réalité, et que les citadins chinois sont au contraire pris en étau entre deux systèmes antinomiques.

Le romancier soulève ainsi de nombreuses questions, mais, parallèlement à ces évocations du quotidien et aux esquisses d’analyses politiques, l'enquête prend aussi des allures d'énigme littéraire : Yue était-elle une simple victime du système ou une manipulatrice confirmée ? Aimait-elle vraiment Yang ou avait-elle vu en lui un moyen de préparer son avenir ? Une autre manière, là encore, de montrer combien la vérité est aléatoire, selon le point de vue que l’on choisit d’adopter. Il reste que ce roman est un témoignage passionnant de la vie chinoise actuelle et de l’histoire et de la culture shangaiennes et que le lecteur occidental y découvrira des aspects pittoresques et méconnus (gastronomie, littérature et poésie, etc.) qui éveilleront la curiosité de tous, amateurs ou non de romans policiers.

B. Longre
(janvier 2005)

Chine, du côté des livres

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