Difficiles
transitions dans la Chine de l’entre-deux
Après
Mort d’une héroïne rouge et
Visa pour Shanghai, Qiu Xiaolong, écrivain
chinois exilé aux Etats-Unis depuis les événements
de la place Tian’anmen, signe un nouvel ouvrage qui dépasse
le simple cadre du roman policier, en offrant un panorama instructif
de la Chine des années 1990 et des mutations socio-économiques
affectant une population urbaine en perte de repères. Docu-fiction,
donc, mais qui se fonde néanmoins sur une intrigue bien construite
et un suspense régulier, alors que l’on suit les investigations
parallèles de l’inspecteur principal Chen et de son
adjoint Yu : tous deux enquêtent, à leur manière,
sur l’assassinat d’une écrivaine dissidente,
Yue Lige, auteure de Mort d’un professeur chinois.
Le gouvernement craint que l’affaire ne s’ébruite
et fait pression sur la police pour qu’un coupable soit rapidement
mis sous les verrous – souhaitant ainsi montrer (entre autres
aux médias) que l’affaire n’a rien de politique,
en dépit du lourd passé de la victime.
Le passé,
justement, et tout particulièrement la période de
la révolution culturelle, joue un rôle essentiel tout
au long du roman : parmi les habitants du shikumen (résidence
particulière du XIXe siècle, reconvertie en logements,
typique à Shanghai) où résidait la victime,
l’on trouve nombre de gens ayant gardé de cette époque
des souvenirs plus ou moins agréables et les autres, pourtant
plus jeunes, subissent aussi les retombées des changements
politiques successifs du régime communiste : Vieux Liang,
surveillant de quartier (dont le rôle est moins prestigieux
qu’au temps de Mao…), qui aide la police dans cette
enquête ; Monsieur Ren, dont la famille possédait la
résidence avant 1949, et qui vit maintenant dans une petite
pièce de ce qui fut sa propriété ; ou encore
Wan Qianshen, un camarade « modèle » dans les
années soixante et soixante-dix, aigri et dérouté
par les changements sociaux. Ce dernier en voulait à la victime,
une ancienne garde rouge envoyée à la campagne afin
d'être rééduquée dans une "école
de cadres" (une façon de "garder sous
contrôle des éléments politiquement peu fiables,
ou à les écarter", en particulier les intellectuels).
C'est là que Yue Lige était tombée amoureuse
de Yang, professeur d'anglais étiqueté "droitier",
puis "diable noir" — une romance qui ne put s'épanouir
et qui s'acheva à la mort de Yang, victime de mauvais traitements.
Le policier Yu pense que le passé de l'écrivaine a
joué un rôle dans son assassinat et tout au long de
son enquête, il s'intéresse aux voisins de la victime
: lui aussi vit dans un shikumen, et il sait que dans ces
lieux (où les gens, logés à l’étroit,
ont droit à un coin cuisine dans la cour commune), rien ne
passe inaperçu…
L'enquête, même si elle demeure passionnante (meurtre
politique, prémédité, simple crime crapuleux,
crime littéraire ?...) fait aussi office de prétexte
pour dévoiler une société en mutation : certains
restent tournés vers le passé (par nostalgie parfois),
d'autres ont tracé un trait définitif sur le communisme,
remplacé par l'affairisme et la loi du marché ; c'est
ainsi que l'inspecteur principal Chen, qui gagne une misère,
accepte sans sourciller l'offre alléchante que lui fait Gu,
directeur d'un groupe financier allié au gouvernement mais
aussi à la mafia : il lui suffit de traduire en anglais un
projet d'urbanisation que Gu souhaite présenter à
des partenaires américains, une tâche qui l’oblige
à prendre des "vacances" et à confier l'enquête
à Yu, son adjoint ; il intervient pourtant de loin en loin,
mettant son érudition et sa sensibilité d'homme de
lettres au service de Yu.
Le communisme, en tant que système économique, semble
ici bel et bien mourant, ce qui ne va pourtant pas sans provoquer
de nombreuses difficultés et d’injustices au quotidien
: les écarts entre les salaires entraînent une corruption
galopante, la pénurie immobilière oblige la plupart
des familles à s'entasser dans des logements sans eau chaude
ni cuisine, les personnes âgées ne perçoivent
plus de retraite de la part des entreprises d'état, défaillantes,
l'exode rural amène en ville nombre de paysans sans emploi,
et les tensions socio-économiques se ressentent de façon
accrue. Yu et Chen s'interrogent sur l'avenir de la Chine et sur
le tour à donner à leur carrière : Yu sait
que "dans une société de plus en plus matérialiste"
un policier au salaire misérable ne peut pas espérer
grand-chose ; Chen, quand à lui, ne semble pas mesurer les
incohérences de la politique économique chinoise :
"la distribution injuste des richesses au sein de la société
était un thème récurrent chez les intellectuels
chinois. Mais le camarade Deng Xiaoping avait sans doute raison
d'affirmer qu'il fallait d'abord permettre à quelques chinois
de devenir riches dans la société socialiste, et qu’ensuite
des richesses accumulées par eux s'écouleraient peu
à peu vers les masses."… Une parfaite définition
du système du « dripping effect » dont se gargarisent
les néo-libéraux… et dont on sait qu’il
n'a pas fait ses preuves... mais l'inspecteur demeure plein d'espoir
: "la combinaison des deux (le capitalisme et le socialisme)
pouvait-elle fonctionner ? (...) Personne ne pouvait le dire, mais
jusqu'à présent, cela marchait plutôt bien (...).
Et malgré le prix à payer : l'écart toujours
plus grand entre riches et pauvres." Ces idées
sont-elles aussi celles de Qiu Xiaolong ? On aura tendance à
le supposer, tant elles abondent dans le roman – une façon
détournée de faire passer un message politique nuancé,
certes, mais aussi très consensuel ; bien entendu, il serait
absurde de défendre aujourd'hui les thèses et les
pratiques maoïstes, mais est-il indispensable de proposer uniquement,
en contre-partie, un capitalisme sauvage qui sévit aujourd’hui
en Chine ? (Dans le même temps, une alternative est-elle vraiment
envisageable ?) Les exemples pris dans le roman tendent à
montrer que justement, tout est beaucoup plus complexe en réalité,
et que les citadins chinois sont au contraire pris en étau
entre deux systèmes antinomiques.
Le romancier soulève ainsi de nombreuses questions, mais,
parallèlement à ces évocations du quotidien
et aux esquisses d’analyses politiques, l'enquête prend
aussi des allures d'énigme littéraire : Yue était-elle
une simple victime du système ou une manipulatrice confirmée
? Aimait-elle vraiment Yang ou avait-elle vu en lui un moyen de
préparer son avenir ? Une autre manière, là
encore, de montrer combien la vérité est aléatoire,
selon le point de vue que l’on choisit d’adopter. Il
reste que ce roman est un témoignage passionnant de la vie
chinoise actuelle et de l’histoire et de la culture shangaiennes
et que le lecteur occidental y découvrira des aspects pittoresques
et méconnus (gastronomie, littérature et poésie,
etc.) qui éveilleront la curiosité de tous, amateurs
ou non de romans policiers.
B.
Longre
(janvier 2005)

Chine,
du côté des livres
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