Mamy Ward
L'Ecole des loisirs, 2003
collection Neuf
à partir de 9 ans

 

Quand on garde l’envie d’être aimé…

Gérard Pussey écrit depuis 1981 pour la jeunesse. Les héros de ses romans sont souvent des enfants : il raconte une tranche de leur vie quotidienne, familiale, leur prête des histoires souvent affectives, les fait évoluer dans des fantaisies pleines d’humour et de tendresse.
Avec Mamy Ward, il nous offre encore une histoire dédiée à l’enfance, mais cette fois c’est la sienne. Il nous emporte avec lui dans ce recueil de souvenirs où nous découvrons les origines de sa passion pour la jeunesse et pour l’écriture.

Né en 1947, Gérard Pussey passe son enfance à Villeneuve Saint-Georges dans une famille simple et chaleureuse. Son père, Maurice, est ajusteur chez Renault à Choisy-le-Roi. Sa mère Andrée, née Fallet (c’est important) est sténodactylo à Paris.
Le petit Gégé vit déjà avec son père des moments inoubliables comme lorsque, juché sur ses épaules, il se sent « invulnérable », protégé et puissant. Avec sa maman, les relations sont plus distantes, elle est très occupée… Ils se rattraperont plus tard.
Mais Gégé s’ennuie quand même chez ses parents avenue de Valenton ; la vraie vie pour lui est rue de la Bretonnerie, chez Mamy Ward : en effet, jusqu’à l’âge du collège, le petit Gérard est gardé du lundi au vendredi par Alice Ward, une amie de la mère d’Andrée, et son mari Fredo. Cette Mamy Ward est d’un naturel grincheux, ses souvenirs à elle ce sont « les coups de trique », alors elle est bien contente, elle, de s’être débarrassée de son enfance… Cependant, entre deux colères, il lui arrive de chanter et d’entraîner toute la marmaille dans la gaieté. Car des enfants, il y en a beaucoup qui passent chez Mamy Ward, il y en a même qui sont « recalés » à « l’examen d’entrée »: ceux qui mangent comme quatre pour le prix d’un, ceux qui chapardent… Pas de souci pour Gégé : lui, c’est un timide, un gentil, qui s’intègre vite dans la vie du quartier, qui se fait aimer facilement. Mamy Ward et Fredo l’adorent et le considèrent même parfois comme « leur gars ». La mère de Gérard en est un peu jalouse…
Gégé lui, entre ces deux couples qui le chérissent, goûte l’enfance à pleines dents, «ce moment pendant lequel nous étrennons le monde comme un jouet neuf».

Cinquante ans après, les souvenirs reviennent par petites touches et ce sont des «vestiges de pur bonheur» : la juxtaposition de ces flashes, comme une série de photos qu’on pourrait réunir, nous permet de reconstruire le quotidien du petit garçon de banlieue, mais livre également une mine de détails et d’informations sur cette tranche de siècle, de 1950 à 1960. L’atmosphère est plutôt candide, on écoute la TSF, on se réunit chez une voisine qui a un téléviseur, les enfants se régalent des farces de Pif le chien et dévorent Miroir-Sprint au moment du Tour de France ; en hiver on fabrique des luges dans la rue, en été on construit des huttes dans les bois tout proches, là où maintenant se trouve la Résidence de la Forêt… On partage aussi des tristesses, les souvenirs de guerre de Fredo, le chagrin de tout un quartier quand une fourgonnette rapporte un jeune tué en Algérie…

Tout cela c’est le temps de Mamy Ward, empreint d’émotion, de tendresse, de douceur, d’amour reçu et donné. C’est tellement bon que le petit Gégé pense tout de suite à Mamy Ward lorsqu’il lit un jour que le sérum d’éternité est sur le point d’être inventé ; si Mamy Ward pouvait en profiter, ils pourraient vivre ensemble « jusqu’à la fin des temps » !
Gérard Pussey n’est pas nostalgique mais il ne veut pas guérir de son enfance, il en est fier et il se sent redevable de ce bonheur, peut-être parce que tous les enfants n’ont pas eu cette chance…

Parmi les adultes très présents autour de Gégé, il y a René Fallet, son oncle, le frère d’Andrée, qui commence alors une carrière d’écrivain. C’est un original aux yeux de Mamy Ward, mais tellement passionnant, il connaît tant de monde à Paris ! Il dit qu’il s’amuse du matin au soir ; le petit est fasciné par cet adulte qui parvient à préserver en lui une part d’enfance. René entraîne Gégé dans des séances de dédicaces, c’est là que naît LA vocation. En voyant la passion dans les yeux des lectrices de son oncle, le garçon a une révélation : « Je serai écrivain. J’ai 7 ans et j’ai trop envie d’être aimé comme René ». A partir de ce moment, Gérard s’essaye à des rédactions, sa mère fait des lectures à voix haute pour ses amies, René l’appellera « le petit Victor Hugo » en le présentant à son complice de l’époque Georges Brassens. Tout naturellement, le petit Gérard se lance même dans un premier roman : il ne cherche pas longtemps le personnage principal, c’est évident, ce sera Mamy Ward !

Plutôt « bath » ce recueil autobiographique, doublé d’une peinture d’époque, où Gérard Pussey livre une part de lui-même, le meilleur du bonheur sous la protection de Mamy Ward. Il commence par planter rapidement le décor de ses souvenirs, il place des « repères » de temps, de lieux, puis il s’y installe clairement avec les personnages essentiels qui gravitent autour de lui. Toutes ses petites aventures intègrent naturellement le cadre. Enfin, il a soin de nous parler de « maintenant » et de ce que sont devenus les acteurs de son récit.
Voilà un bel hommage à sa famille, à Mamy Ward, à son enfance à lui et à l’enfance en général…
Les jeunes lecteurs aimeront certainement la facilité avec laquelle Gérard Pussey les transporte dans les années 1950, ils partageront sans nul doute les émotions du petit garçon dans ses jeux et ses rencontres. Leurs parents et grands-parents y trouveront aussi de quoi nourrir et activer leur mémoire. De cette façon Mamy Ward gagne un peu d’éternité, des générations se retrouvent complices autour d’elle : que d’occasions pour Gérard Pussey de continuer à être aimé…

Martine Falgayrac
(décembre 2003)

http://www.ecoledesloisirs.fr

http://www.initiales.org/chap004/rubr007/doss15.html